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Papicha : entretien avec Mounia Meddour

Papicha est votre long métrage de fiction, après avoir réalisé plusieurs documentaires et un court métrage, Edwige, dans lequel la protagoniste était déjà une femme. Pourquoi avez-vous voulu parler de la guerre civile en Algérie par le point de vue d’une jeune femme ? Le film s’inspire-t-il de votre histoire personnelle ?

Je viens du documentaire et la majorité de mes films abordent le monde actuel à travers le regard d’une femme. Dans Edwige, par exemple,mon dernier court métrage, je parle de la solitude et de la misère affective d’une femme dans un petit village de la Normandie. Je me sens plus proche des héroïnes féminines, j’aime m’identifier à elles, j’aime suivre leur trajectoire, leur aventure, et voir comment elles affrontent les obstacles et les drames de la vie pour devenir meilleures. Dans Papicha, j’avais envie de raconter l’histoire de Nedjma, cette jeune femme qui, à travers sa résistance, nous embarque dans un grand voyage semé d’embûches, nous faisant ainsi découvrir plusieurs facettes de la société algérienne. En effet,Papicha est un film inspiré de faits réels. J’étais étudiante en journalisme à Alger dans les années 1990. J’avais une petite émission à la radio algérienne et j’habitais dans une cité universitaire similaire à celle qui est décrite dans le film. Nous étions cinq étudiantes par chambre et nous partagions beaucoup de moments ensemble. Cette cité était une sorte de microcosme de la société algérienne, avec l’entraide entre étudiantes de la chambre, la débrouille, la complicité, l’amitié, mais aussi les galères du quotidien et le danger montant. J’ai voulu récréer au cinéma ce petit cocon en opposition avec le monde extérieur.

En effet, dans le film, il y a un véritable mur qui sépare la vie à l’intérieur de la cité universitaire et la vie dehors, et qui sépare aussi les femmes des hommes. Ce mur est-il donc symbolique de la situation que la protagoniste est en train de vivre ?

Oui. Il y a cette histoire de mur qui se construit au fur et à mesure du film. Le trou par lequel s’extirpent les filles et qui est leur seule échappatoire se referme de plus en plus, on construit un mur puis des barbelés. L’échappatoire devient impossible et cette cité universitaire se transforme en une sorte de milieu carcéral avec une sensation d’oppression qui est grandissante et qui est aussi symbolique de la situation qui se dégrade.

La mode et les vêtements occupent une place centrale dans le film. Nedjma décide d’organiser un défilé avec des haïk, l’habit traditionnel que sa sœur était en train d’essayer et qu’elle transforme en vêtement contemporain. Pourquoi avez-vous choisi de parler de l’émancipation à travers la mode ?

J’ai surtout choisi de travailler sur l’émancipation à partir du haïk, c’est-à-dire comment partir de la tradition, l’accepter et enfin la dépasser pour évoluer. Et pour moi le plus important était aussi une question de logique économique : je me demandais, au moment de l’écriture du scénario, ce que pourrait utiliser cette jeune femme qui n’a pas beaucoup de moyens pour créer une collection de vêtements. En Algérie, chaque femme a un haïk chez elle. Cette étoffe était, au delà de sa fonction vestimentaire traditionnelle, le symbole de la résistance nationale algérienne contre la politique coloniale française. À l’époque, les femmes cachaient les armes des combattants dans ce voile et, symboliquement, son utilisation me semblait intéressante pour montrer que la femme a toujours résisté à côté de l’homme, pour combattre le colonialisme ou le terrorisme. Sa couleur était importante : le blanc représente la pureté et l’élégance de la femme algérienne. C’est la parfaite antithèse du noir obscur du niqab importé des pays du Golfe.

La protagoniste et ses copines parlent français et s’habillent à l’occidentale, mais en même temps elles sont très liées à l’Algérie. Nedjma affirme “Moi, je suis bien ici”, elle ne veut pas partir. Dans la scène où elle recueille des betteraves pour teindre le tissu de l’haïk, Nedjma a une sorte de contact ancestrale avec la terre, elle est presque en train de la manger. Pouvez-vous me parler de ce contraste entre l’attachement à la terre natale et l’envie de rébellion, d’émancipation ?

Effectivement, Nedjma est très attachée à sa terre natale, c’est quelqu’un qui est profondément nationaliste, qui aime sa terre. La scène de la betterave est symbolique du fait que Nedjma ne renie pas son pays natal. Et sa façon d’aller croquer la terre est représentative de son rapport très organique et charnel à la terre de sa nation. En outre, cette terre féconde produit les betteraves qui lui servent de colorant naturel. C’est ainsi que le blanc éclatant du haïk passe au rouge qui symbolise le feu, la force, le courage, mais aussi l’espoir.

Cette couleur réapparaît vers la fin du film, quand la protagoniste plante une rose rouge, qui était la fleur préférée de sa sœur.

Cette scène c’est finalement le seul moment de recueillement. C’est l’acceptation de la disparition. Nedjma est un personnage qui passe par un processus de dénie : elle refuse la mort de sa sœur et elle continue à être très active, en organisant son défilé de mode malgré le danger. C’est ce qui arrive souvent, lorsqu’on est en deuil : soit on sombre, soit on fonce tête baissée de façon frénétique un peu maladive.

Dans le film il y a une scène où le professeur d’université de Nedjma parle d’un texte de Albert Jacquard en expliquant que : “Son objectif n’est pas de construire la société de demain, mais de montrer qu’elle ne doit pas ressembler à celle d’aujourd’hui. Et que vivre, ce n’est pas lutter contre les autres”. Pourquoi avez-vous choisi de mentionner Albert Jacquard ?

Lorsque j’ai réalisé mon premier documentaire, Particules élémentaires, j’avais eu la chance d’interviewer Albert Jacquard. J’ai été marquée par l’humanisme de ce grand généticien. Plus tard, j’ai réalisé un autre documentaire, Tikjda : La Caravane des sciences, pour une association franco-algérienne présidée par Albert Jacquard. Nous avions sillonné l’Algérie avec une machine à fabriquer des montagnes pour expliquer scientifiquement à la population comment se produisent les tremblements de terre. J’aime également les écrits de vulgarisation scientifique d’Albert Jacquard ainsi que ses nombreux discours pour la défense de la culture de la paix et de non-violence et c’est pour cela que j’ai utilisé l’une de ses citations qui est bien évidemment symbolique du message du film.

Votre expérience précédente dans le documentaire a-t-elle influencé votre travail ?

Le documentaire m’a énormément aidée pour faire de la fiction. J’aime être ancré dans le réel et je trouve que le documentaire nous pousse à toujours aller vers l’essentiel, l’humain, vers l’authenticité et la précision. Je cherche toujours à capter la véracité dans une scène puis j’y injecte des éléments dramatiques fictionnels. C’est ma façon à moi de travailler. Par exemple, la scène du bus est quasi documentaire, parce qu’elle n’était pas prévue de la sorte dans le plan de travail, mais quand j’ai vu arriver le receveur sur le plateau de tournage avec sa gestuelle singulière, ses pièces de monnaie qu’il faisait claquer entre ses doigts habiles et ses mains noircies, j’ai imaginé une scène autour de lui, j’ai improvisé et nous avons tourné la scène en fusionnant réalité et fiction.

Comment la situation politique en Algérie a-t-elle changé par rapport à la période où se déroule le film ?

Le film se déroule dans les années 1990 et à l’époque on était en pleine guerre civile, il y a eu 200.000 morts. Toute la population était une cible potentielle et plus particulièrement les femmes, les intellectuels et les artistes. C’était une période très dure où la population devait juste essayer de rester en vie. Aujourd’hui, ce que l’on voit dans les rues d’Alger et que nous appelons la révolution du sourire est une formidable révolution pacifique menée depuis le 22 février par des millions de compatriotes qui exigent la fin du “système” en place, qui est en total inadéquation avec les exigences socio-économiques de la population algérienne et plus particulièrement avec sa jeunesse. La chute de Bouteflika et les grandes manifestations du vendredi expriment une volonté profonde de changement avec un nouveau pays à construire.

Est-ce que vous avez vu un changement dans la condition des femmes en Algérie par rapport au passé ?

Dans toutes les sociétés du monde les femmes ont encore du chemin à parcourir pour l’acquisition des leurs droits fondamentaux. En Algérie, les choses évoluent très lentement mais depuis la révolution du sourire, des femmes, jeunes, moins jeunes, vêtues de voile ou pas, se sont appropriées l’espace public et la rue pour demander à réformer le code de la famille et obtenir plus d’égalité et de liberté. Et c’est déjà un grand pas.

Un message d’espérance se trouve aussi dans la scène finale du film, dans laquelle Nedjma parle à l’enfant dans le ventre de sa copine Samira, en annonçant qu’elle continuera à habiller les femmes d’Alger. Une sorte de représentation de la victoire de la vie sur la mort.

Papicha est en effet un film sur l’espoir, la survie et sur la pulsion de vie qui est essentiel à l’être humain et à ses créations. Notre héroïne Nedjma, incarne une jeunesse algérienne aux espoirs sacrifiés qui n’a jamais cédé à la peur et qui arrive à survivre grâce à la pulsion de vie et à créer. Finir le film par une scène d’espoir où, malgré tout, Nedjma souhaite continuer à habiller le corps des femmes et créer une boutique, est vraiment symbolique de la résistance des femmes, de façon générale. Je crois que les femmes ont toujours ce pouvoir de se relever malgré les drames et les embûches. Et puis il s’agit de la victoire de la vie sur la mort parce que finalement Samira porte la vie en elle, elle décide de garder cet enfant. Il y a l’espoir, il y a la naissance de cette petite fille qui va prendre la place de Linda, c’est définitivement un film sur le cycle de la vie…

Pouvez-vous me parler de votre prochain film ?

Mon prochain film raconte la métamorphose éblouissante d’une jeune femme qui parvient à s’émanciper grâce à la danse dans l’Algérie d’aujourd’hui.

Propos recueillis à Paris par Magherita Gera