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Matthias & Maxime : entretien avec Xavier Dolan

« J’ai aujourd’hui besoin de jouer pour d’autres cinéastes, ça me rend plus heureux »

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S’entretenir avec Xavier Dolan, quand on est de sa génération, c’est rencontrer une icône. En 2014, dans son discours cannois, le cinéaste demandait aux jeunes de “s’accrocher à leurs rêves”. Une consigne bien à-propos dans un monde où les rêveurs sont priés d’aller voir ailleurs. Le réalisateur est donc l’exemple du trentenaire ayant réussi à faire ce dont il rêvait, à savoir un cinéma comme il l’entend, sans compromis ni soumission aux pisse-froids. Dolan, l’auteur d’une success-story hors de tout formatage, ça suffit pour forcer le respect. Matthias & Maxime le prouve encore : avec quasiment aucun acteur connu, le cinéaste ne cède pas au diktat du casting bankable à tout prix. Et si le long métrage n’est peut être pas le meilleur du Québécois, il distille une émotion certaine, signe indubitable d’un film réussi. De toute façon, le garçon le sait, il agace autant qu’il fascine, mais, que l’on aime son cinéma ou pas, cet écorché vif et entier ne peut être taxé de posture ou de malhonnêteté. De nos jours, c’est plutôt énorme. L’art doit rester le dernier sanctuaire de liberté absolue. Alors, que les formatés de toutes générations aillent somnoler ailleurs.

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Vous dites avoir connu un certain niveau de solitude dans votre carrière, avant de connaître l’amitié de groupe que vous décrivez dans Matthias & Maxime. Avez-vous l’impression d’avoir, à une époque, fait du cinéma au détriment de votre vie ?

Non, parce que faire du cinéma m’a toujours comblé. Mais la solitude que j’ai pu ressentir était finalement assez banale quand je l’oppose à toute l’intensité, toute la passion, toute la richesse d’un tournage où t’es entouré par une famille de gens où tout devient tellement effervescent tout à coup, et où il y a une énergie de groupe formidable. Ce que je trouvais difficile au début de ma vingtaine, c’était de rentrer de ces voyages et de ces festivals et de me retrouver seul chez moi. J’avais des amis, mais que je voyais un à un, de temps en temps, et c’est vraiment dans la deuxième moitié de ma vingtaine que j’ai développé une communauté, une bande d’amis, pas immense, car on est moins d’une dizaine, mais ça a donné un équilibre, peut-être même un sens à ma vie.

Jacques Demy disait qu’on est toujours seul lorsqu’on est cinéaste, qu’on est toujours seul quand il faut dire “moteur”. Est-ce que ce métier n’est pas intrinsèquement lié à de la solitude paradoxalement ?

J’ai pas l’impression, on est tellement nombreux sur un plateau. C’est sûr que je prends seul les décisions, mais je consulte tout le temps tout le monde, on est toujours en débat par rapport à telle idée, par rapport à la pertinence de tel ou tel choix. On doute de tout ensemble. Mais… peut être, oui, à certains égards, c’est un métier qui nous condamne un peu à une sorte de solitude, mais justement quand on réussit à la compenser avec une présence saine d’une famille de gens autour de soi, je pense que c’est jouable.

Vous souhaitez ralentir avec la réalisation, et aller plus vers l’actorat. Est-ce là une manière de vivre plus ? Ou une sensation d’être allé parfois trop vite ?

J’ai pas senti que ça allait trop vite, personne ne m’a forcé à avoir ce rythme de production, j’y ai trouvé énormément de bonheur puis d’accomplissement, même si on en ressent parfois un certain épuisement. Mais j’aurais pu arrêter, j’aurais pu prendre des vacances, retourner aux études, mais il y avait toujours un film, une urgence, une envie de raconter une nouvelle histoire. Mais aujourd’hui j’ai beaucoup exploré cette dimension-là de moi, et j’ai besoin de nouveaux défis, de repousser de nouvelles limites. L’exploration du métier de la mise en scène est illimitée, c’est quelque chose de tellement vaste, on peut passer sa vie à faire des films et constamment apprendre, mais j’ai besoin d’autre chose, de jouer avec des acteurs, de jouer pour des metteurs en scène, ça me rend plus heureux.

Vous parlez du sentiment d’imposture que vous avez longtemps eu dans le milieu du cinéma. Une honte sociale, c’était cela ce sentiment d’imposture ?

Non, c’est d’avoir vingt ans et de débarquer à Cannes, d’être le jeune”, le bébé, et d’être dans des dîners où les réalisateurs et les réalisatrices qui sont assis autour de vous ne vous calculent pas, ne vous regardent pas, vous ignorent, et vous administrent ce regard-là, que j’ai tellement ressenti au début de ma carrière, qui est sans équivoque, et qui remet en question ta légitimité, ton talent, qui serait peut-être alors le fruit du hasard, ou surtout d’une sensation journalistique que les gens ont voulu promouvoir ou exploiter. C’est ça, ce sentiment d’imposture.

C’en est devenu un moteur ?

Oui… et non. J’ai jamais vraiment fait de film contre ou envers quelqu’un, ou pour me venger, ou pour prouver quoi que ce soit. Je n’ai pas fait non plus de film en réponse à d’autres films, Matthias & Maxime par exemple n’est pas une façon derentrer à la maison après le film américain et le film avec les stars françaises, comme j’ai pu l’entendre dire. C’était juste l’histoire suivante que j’avais envie de raconter. Je fais seulement des films en réponse à une impulsion, un désir, une curiosité, de poser un problème, de me poser des questions. Mais c’est sûr que le rejet des gens ou leur scepticisme nous inspire, et nous motive également. C’est juste que ce n’est pas la raison d’être de ce métier-là, évidemment, ça ne motive pas le geste, ça ne le guette pas non plus, mais ça peut en tout cas l’exciter.

Pour Ma vie avec John F. Donovan, vous avez dit qu’on ne fait pas toujours le film que l’on veut. Bertrand Bonello, lui, dit que savoir faire un film, c’est savoir faire le deuil, tout au long de la production, de notre rêve initial de film. Est-ce cela aussi, pour vous, être cinéaste ?

Je n’ai jamais eu à faire de deuil car à mesure que je tourne un film, je le préfère à ce qui était prévu, et je m’en réjouis. Je trouve cette image de deuil très belle, mais je ne suis pas, moi, endeuillé par le processus, dans la mesure où j’ai eu la chance de pouvoir faire des films presque toujours exactement comme je voulais les faire. Je ressens un grand bonheur, quand je tourne, à voir mon rêve initial se concrétiser de plus en plus, et au-delà de ce que j’avais imaginé, devenir autre chose qui est peut-être mieux, parce qu’on y ajoute le coefficient de spontanéité sur le plateau, et d’improvisation, non pas au niveau du dialogue, mais au niveau des idées que l’on a tout à coup en voyant, par exemple, un objet que l’on pourrait filmer. Ce sont des idées que l’on a ensemble, avec toute l’équipe, et avec les acteurs. Donc, pour moi, le processus de tournage d’un film est transformatif, toujours, mais de façon positive. Si ça ne l’est pas, c’est embêtant, mais il y a parfois des impondérables, des choses qu’on ne contrôle pas, et qui ne nous appartiennent pas… On est plusieurs pour faire un film.

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Propos recueillis à Strasbourg le 8 octobre, par Jonathan Trullard