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Martin Eden

Cette adaptation frondeuse bien que fidèle du roman de Jack London trouve son éclat le plus pur dans sa volonté de faire feu de toute étincelle lyrique, et permet de rendre tout l’envoûtement individuel d’une passion corsetée par les résurgences de la communauté.

Avec Martin Eden, Pietro Marcello (La Bocca del lupo, Bella e perduta) poursuit sa carrière polie, singulière et intelligente. Ici, l’ambition est bien plus visible : cette adaptation sous pavillon napolitain du roman quasi-autobiographique de Jack London débute fantastiquement, c’est-à-dire délestée des ors briqués des mauvaises introductions, qui paradent au lieu d’atteindre le cœur. Un acteur poreux à la beauté d’une ville et de deux femmes, l’une blonde, oisive, bourgeoise, l’autre brune, laborieuse, charbonneuse, et cette même ville, aux allures de Janus, où se superposent les classes comme dans un palimpseste antique ; une rencontre et obsessive et féconde avec la littérature, qui devient une raison d’être et d’habiter le monde (habiter ses creux, ses anti-chambres) ; de là, tout le cheminement d’un triple amour qui ne pourra jamais qu’enlever à l’un ce qu’il récupère de l’autre : comment rester fidèle à sa classe quand on pousse contre ses murs décrépis ? Comment ne pas dépérir quand enfin sourd le sifflement du succès, quand on courrait après son idée seulement ? Comment, enfin, accorder son sentiment à son pas, à ses atermoiements, à l’arpentage de deux cartes (celle d’une ville concentrique, et celle du Tendre ?).

La forme romanesque qui innerve le récit réussit car elle ne cherche ni à transiger avec le réel, ni à s’échapper par l’invention (en témoigne l’usage magistral de l’image en super 16, faisant fusionner l’archive et la fiction comme dans un collage tangiblement onirique). Malheureusement, la prégnance lyrique, étouffante de beauté, s’étiole et s’abîme dans des récifs cyniques – symbole, certes salutaire, qu’on n’échappe jamais tout à fait à la transaction passée avec sa destinée de classe – mais qui ramène le spectateur hors les murs d’une rêverie comme on en voit trop peu sur – et derrière – son propre écran.

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 16 octobre – dans le n°2174 des Fiches du cinéma.
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