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Le Traître

Le génie de cette fresque d’une ambition herculéenne réside dans la puissance quasi-mystique qu’investit le regard de Bellocchio sur l’histoire de son pays – un regard à la fois transcendantal et trivial, qui a le courage d’aller au-delà pour chercher l’étincelle de vérité.

Retour, pour Marco Bellocchio, à un système bien rodé, qui consiste à se saisir d’un événement traumatique de l’Italie contemporaine, et à le triturer jusqu’à l’épuiser, avec un regard oblique, relevant de la micro-histoire, pour en extraire la puissance larvée, Le Traître se charge de présenter la vie épique de Tommaso Buscetta, mafieux vieille école devenu repenti (bien qu’il refuse ardemment ce terme), et instigateur du maxi-procès qui ébranlera jusqu’aux plus hautes sphères de la péninsule. Pour Bellocchio, la (re)présentation passe d’abord par une méthodique entreprise de déconstruction des mythologies. Une première partie nettement référentielle, aux allants de série B, mais dont le poison infiltre de l’intérieur les réunions de familles déjà sous le sceau de la dislocation ouvre le film, au sens de matrice et au sens physique, brutal. Le décor se fend avec violence, et le piège systémique se referme.

Il est alors aussi étrange que réjouissant de voir Bellocchio entrer avec fracas dans le genre, en juxtaposant déflagrations intimes (un mort sur un lit de prison) et chaos public (une voiture piégée, le juge Falcone, l’histoire avec une grande Hache). Et au milieu de ce délire farcesque, de ce présent dilaté et criminel dont ne peut sortir le film, arrimé à une criminalité constituante d’un état (état de fait, état de droit), la figure centripète de Buscetta, héritier traditionnel des héros courageusement désillusionnés de Bellocchio, bloc tendu entre deux pôles – mafia et justice, folie et pragmatisme – et qui, par la seule force de son Verbe traître, brise en mille fragments l’unité criminelle. Le génie littéral du film fait alors oublier les quelques scories – une photo plus ingrate que d’habitude, une légère désaffection de l’intime – pour atteindre une puissance populaire et exigeante encore jamais vue chez Bellocchio.

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 30 octobre – dans le n°2176 des Fiches du cinéma.
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