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Mon chien stupide : Entretien avec Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg

18 ans après Ma femme est une actrice, premier film d’Yvan Attal avec Charlotte Gainsbourg devant la caméra, on retrouve avec une émotion particulière le tandem, en ayant presque l’impression de renouer avec les membres d’une famille. Ce qui se produit dans cette histoire au départ très burlesque de gros chien s’incrustant dans une maison, et surtout dans un foyer, c’est la retranscription tout en justesse d’un chemin de vie à deux – puis à six, avec les enfants. Chemin fait de rebondissements, mais sur lequel Yvan Attal semble se pencher avec nostalgie et douceur, et qui fait nécessairement écho à nos propres chemins de cinéphiles. En résulte un certain nombre de résonances, intimes ou fictionnelles, qui font le sel de ce nouveau film.

D’où vient ce chien ? Il sert tout d’abord de ressort comique, mais il est vérité beaucoup de choses à la fois : une forme de monstre, l’outil d’une vengeance, une victoire, une boule de solitude. D’ailleurs, il n’est pas toujours dans le même camp : il représente presque la famille entière.

Yvan Attal : C’est touchant de vous entendre dire ça, parce qu’effectivement, il est toutes ces choses à la fois. Mais c’est dans le livre ! Quand il arrive dans cette famille, c’est un prétexte pour déclencher les situations qui vont suivre. Il est le miroir de beaucoup de choses.

Comment va-t-on vers un tel projet ? À savoir, l’adaptation d’un livre de John Fante ?

Y.A : C’est très compliqué. L’envie est là tous les jours, à chaque seconde. On est à l’affût, on regarde les choses qui nous entourent, c’est notre métier. Mais ça va aussi au-delà du métier, c’est plus particulier. On passe par mille envies. Après, qu’est-ce qui fait qu’il y a un projet qui fait un chemin un peu plus long, et qu’un autre est laissé de côté… c’est toujours mystérieux. Ça m’est arrivé de commencer à écrire des choses, puis de les mettre de côté… Qu’est-ce qui fait qu’un film résiste ? Je ne sais pas. D’autant plus qu’on le questionne constamment. On se demande qui va aller le voir par exemple. Je me souviens que, pendant que je travaillais sur Mon Chien stupide, à la fin de l’écriture, je me suis dit “qui ça va intéresser ?”. On oublie l’émotion initiale que l’on a ressentie quand on a découvert l’œuvre. Il faut y revenir, faire confiance à cette émotion. Ensuite on a affaire aux financiers qui, eux aussi, vous remettent en question. On se dit que le projet ne les intéresse pas. En vérité, ils voient les choses d’une autre manière. Le désir naît et, par la suite, il est éprouvé constamment. Mais à chaque film, on va jusqu’au bout. C’est aussi intéressant de voir les projets qu’on a laissé de côté et qui reviennent, qui resurgissent, peut-être d’une autre façon.

Votre dernier film, Le Brio, parlait d’expression, il y avait une volonté de mettre en valeur cette notion, de la lier à celle de création.

Y.A. : Il y a des sujets, à l’origine ! Le Brio me ramenait à ma propre histoire : cette fille, c’était moi.

Et ce chien, c’est vous aussi ?

Y.A. : D’une certaine manière, c’est moi, oui !

Charlotte, y-a-t-il également dans vos choix cette volonté de figurer des choses particulières, qui font sens pour vous ?

Charlotte Gainsbourg : Oui, mais il y a beaucoup de frustrations quand on est acteur, quand on n’est pas metteur en scène et à la base d’un projet comme celui-ci. Je n’ai pas cette ambition d’être productrice ou de démarrer un projet. J’ai encore besoin du désir du metteur en scène. Les projets correspondent aussi à des moments, à des heureux hasards… Une actrice se désiste, on vous propose le rôle…

Y.A. : Il y a forcément à voir avec soi, dans les projets qu’on choisit. Quand un rôle vous touche, c’est qu’il existe un lien avec vous-même. Mais on ne sait pas toujours pourquoi. Ce film, on me l’a proposé il y a vingt ans, et je l’avais refusé. Ce sont des histoires de moments. Là, j’étais mûr pour ce film, ça me parlait. Mais quand on l’aborde, on n’est pas dans l’analyse, c’est quelque chose qui nous touche sur le moment.

Charlotte, vous avez souvent joué des personnages qui portaient votre prénom, ou qui étaient actrices… Est-ce que cette proximité vous fait peur ?

C.G. : Non, c’est souvent la promo qui me fait peur, plus que le film. Pour Ma femme est une actrice, j’avais peur de ne pas avoir l’humour qu’il fallait. C’était ma seule angoisse. Le film d’Yvan, je le comprenais, il me faisait rire, mais pour moi la promo avait toujours été un cauchemar. À cette époque-là j’étais encore très timide, et je ne voyais pas comment j’allais pouvoir faire en sorte que la promo soit utile au film. Il faut faire attention à ne pas parler uniquement de notre vie, du fait qu’on ait pu s’en inspirer, de notre complicité… Il faut parler du film avant tout.

Y.A. : Surtout qu’en réalité, le film n’a rien à voir avec notre vie. On joue à faire croire que ça peut être ça, mais ce n’est bien entendu pas le cas.

Votre vie, votre métier, sont-ils des éternels sujets de réflexion ? C’était déjà le propos de I Got a Woman (1997), votre court métrage, Yvan, qui préfigurait Ma femme est une actrice. Ici, votre personnage est écrivain.

Y.A. : Que mon personnage soit écrivain dans Mon chien stupide n’a pas trop d’importance pour moi. Il aurait pu être n’importe quoi d’autre ; ce qui comptait, c’était sa femme, ses enfants, ce chien. Le fait qu’il soit écrivain m’a bien sûr ramené à moi, en tant que metteur en scène. J’ai moi aussi connu des succès, et des échecs, mais ce n’était pas le plus intéressant. En revanche, c’est un mari, un père. Le fait qu’il soit romancier donnait davantage une forme au film, avec la voix off.

Pour écrire, il faut aimer” conclut votre personnage à la fin du film.

Et pour aimer, il faut comprendre”. Il faut bien sûr un sens personnel derrière les choses que l’on crée. Il ne faut pas faire les choses avec de la colère. Il faut les faire par amour. Il faut aller vers l’autre.

Il y a, dans le film, cette question des différents chemins que l’on prend, ou que l’on pourrait prendre. Je voulais la prolonger avec vous, Charlotte : si vous deviez retrouver l’un des personnages que vous avez interprétés, lequel serait-il ?

C.G. : Les deux Charlotte, celles de L’Effrontée et de Ma femme est une actrice, sont peut-être celles qui ont le plus compté. J’ai beaucoup de tendresse pour L’Effrontée : c’était mon premier grand rôle, et j’avais adoré être sur le tournage. Plus que le fait de jouer, c’était celui d’être avec l’équipe : il n’y avait que ça qui comptait.

Yvan, entre la réalisation, l’écriture, le théâtre et l’interprétation, qu’est-ce qui vous a offert les souvenirs les plus importants ?

Y.A. : L’écriture, c’est extraordinaire. Un jour, j’étais dans un bureau du 9ème arrondissement de Paris, j’écrivais : “Tout le monde est tout nu” et je riais tout seul. Un autre jour, j’étais dans une salle, à Montréal et j’ai entendu une salle entière hurler de rire, et je me suis souvenu de ce moment. Ça me fait ça à chaque fois. Je trouve ça extraordinaire d’écrire quelque chose et puis, un jour, de voir, devant l’écran, les gens rire ou s’émouvoir de la même chose que vous. L’écriture donne l’impression d’être Dieu. C’est quand même dingue, de voir se transformer ce qu’on a écrit en tournage, en film. Alors que ça a démarré avec des mots sur un papier.

Le film parle aussi du temps qui passe, des“et si on avait fait ça…” Est-ce un sujet qui vous touche particulièrement ?

Y.A. : Oui, c’est un film sur le temps qui passe, et c’est pour ça qu’on l’a fait tous les deux. Sans qu’on l’ait décidé, il a finit par s’inscrire dans une trilogie : on a commencé à raconter une histoire de couple à 25 ans, et aujourd’hui, 25 ans après, on le retrouve au cinéma. Il y a eu les images de nous jeunes, et maintenant celles-ci.

C’est une façon d’enregistrer ce temps qui passe ? Ben, votre fils, joue dans le film. D’ailleurs, Charlotte, tous vos enfants étaient présents dans les clips de vos dernières chansons (Ring-A-Ring O’ Roses et Deadly Valentine).

Y.A. : Oui, c’est comme un album de famille, vous avez raison.

C.G. : J’ai connu ça petite. J’ai eu la chance de beaucoup travailler avec mon père, et je suis tellement heureuse d’avoir ça en mémoire, d’avoir ces traces-là, concrètes. C’est très précieux.

Entretien réalisé à Angoulême par Charlotte Bénard en août 2019