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Tu mérites un amour : Entretien avec Hafsia Herzi, Anthony Bajon et Djanis Bouzyani

On vous connaît en tant que comédienne. Comment est née votre envie de réaliser ?

Hafsia Herzi : J’adore l’écriture, depuis toute petite. L’envie de réaliser est venue en même temps que celle de jouer. Être sur des tournages m’a donné encore plus l’envie d’être à la place du metteur en scène. J’ai fait un premier court métrage en 2010, puis j’ai écrit un scénario, Bonne mère, qui a été financé dans des conditions “normales, mais qui manquait un peu d’argent. Ça faisait longtemps que je souhaitais faire un film avec peu de budget. J’ai toujours pensé qu’on faisait des films avec trop d’argent, que le cinéma en dépensait trop, et qu’en fonction du scénario on pouvait faire des films sans en avoir beaucoup. J’y pensais de plus en plus. Et puis, un matin de juillet, je me réveille, et je me dis que c’est maintenant.

C’était une sorte d’élan ?

H.H : Complètement. Une pulsion. Ça devait être maintenant, car à chaque fois je reportais. Je ne savais pas forcément que j’allais faire ce film en particulier, mais le scénario s’y prêtait.

Vous aviez les deux scénarios en tête donc ?

H.H : Oui, et j’avais vraiment envie de faire Bonne mère en premier. Faire d’abord Tu mérites un amour n’était pas prévu.

Qu’est-ce que ça vous a apporté de faire ce film sans financement, hors des schémas habituels ?

H.H : Une totale liberté. Pas de prise de tête. S’il y avait un souci, quel qu’il soit, avec quelqu’un, je pouvais modifier, prendre la décision, il n’y avait pas des millions d’euros en jeu. Il y avait une liberté artistique, dans le propos et dans la forme. Bien sûr, il y avait des inconvénients : quatre techniciens seulement, pas de régie… Il fallait être multi-tâches. Mais j’aime bien ce côté couteau suisse, on apprend énormément. Même pour les techniciens, c’est bien de passer par plusieurs postes. C’est important d’apprendre à se débrouiller dans différentes situations.

Que vous a apporté ce nouveau rôle de réalisatrice ?

H.H : Un apaisement artistique. La création est un besoin fort. J’aime filmer, j’aime les visages. J’avais envie de faire ça depuis longtemps, c’est un soulagement.

Le film est le portrait de Lila, que vous incarnez. Il fait néanmoins exister, en miroir, d’autres portraits.

H.H : Tout à fait. J’aime qu’il y ait beaucoup de personnages, et qu’ils soient tous importants, même les rendez-vous Tinder, qui n’ont qu’une scène. C’est important pour moi de bien les filmer, de les mettre en valeur, de les écouter. Souvent, les seconds rôles ne sont pas assez mis en valeur. Pour moi, ce sont les plus importants.

Par le biais de ces portraits, c’est une génération, une époque, qui se dessinent.

H.H : Oui ! Je voulais parler de cette génération-là, de ses rapports amoureux, des sites de rencontre. Avant, on se faisait la cour, peut-être que ça existe encore, mais aujourd’hui on est plus dans la consommation. L’acte sexuel ne représente plus la même chose. J’avais aussi envie d’être du point de vue des garçons.

Un des personnages dit : “Les relations avaient l’air plus simple, avant” . Qu’est-ce que cette phrase fait résonner en vous, qui avez à peu près le même âge ?

Anthony Bajon : Quand Hafsia m’a proposé de jouer Charly, j’ai tout de suite dit oui : c’est le seul personnage avec lequel je suis en accord. Les autres ne me parlaient pas, je m’identifiais moins à eux. Mais je suis d’accord : c’est bien le portrait d’une génération, c’est peut-être un peu cliché de dire ça mais c’est la vérité. J’étais hyper content de jouer ce mec un peu en périphérie, qui n’a pas peur d’une relation platonique. C’est ce que je suis dans la vie. C’est la manière dont je conçois les sentiments et l’amour.

Djanis Bouzyani : Anthony a vraiment cette idée poétique de l’amour. Il a ce côté très éthéré. Je trouve ça plus dur, d’être comme il est, que d’être dans une consommation facile. En ce qui me concerne, j’ai eu, à différents stades de ma vie, des résonances avec plusieurs des personnages du film : j’ai pu, sans le faire exprès, faire mal, avoir mal, être un pansement, ou prendre quelqu’un comme pansement. C’est ce que j’aime beaucoup dans ce film : on peut s’identifier à une personne, mais si on pense à notre vie, les personnes croisées dans le passé nous apprennent aussi des choses sur nous. On peut s’entendre dire : “Tu m’as fais mal” alors qu’on est juste passé à autre chose. C’est ce qui m’a frappé en lisant le scénario : le personnage de Lila a en elle tous les autres. Je me suis un peu retrouvé dans tous les personnages. Y compris celui de Rémi (l’ex petit ami, NDLR) !

Charly est un très beau personnage. Il est amoureux, mais il bascule, vers la fin, du côté de l’ange bienfaiteur, de la conscience pour Lila, quand il lui dit, justement : “Tu mérites un amour”.

H.H : Complètement. Mais Anthony m’a inspiré. Je l’ai découvert dans @La Prière (Cédric Kahn, 2018, NDLR), où il jouait un personnage plutôt violent, dur, pas bien dans sa peau. Mais, bizarrement, j’ai vu en lui un côté protecteur, bienveillant. Son regard dans la vie est apaisant. Ça allait parfaitement avec Charly. C’est un personnage très différent des autres. Il a un côté un peu enfantin. C’était important pour moi que ce soit lui qui lui lise le poème, avant que Rémi ne débarque. Il lui fait prendre conscience. Il signe la fin d’une illusion : elle a compris, elle a enfin entendu la vérité.

A.B : Au moment de jouer la scène du poème, j’ai compris pourquoi Hafsia me disait que leur relation serait platonique. C’est le moment où mon personnage comprend qu’il ne se passera rien entre eux, et il l’accepte.

H.H : Peut-être que leur histoire aura lieu, peut-être que non. Mais dans la vie, il y a des amitiés qui sont plus fortes que des relations amoureuses.

A.B : Pour moi, dans le film, il n’y a que deux personnages qui font du bien à Lila : le mien et celui de Djanis.

D.B : Les autres personnages sont plus dans la consommation. Il n’y a pas vraiment d’échange.

H.H : Il y a un rapport frère/sœur avec le personnage de Djanis. Il fait rire Lila, la console, et en même temps il a sa vie, il cherche également l’amour. Il la comprend. Il connaît bien les hommes.

D.B : Le rôle, pas moi (rires).

H.H : Il donne son point de vue. Il conseille.

Tous les personnages cherchent la même chose.

H.H : Complètement. Même Sergio, qui lui fait le grand show avant de disparaître. Il y a tous les cas possibles. Lila aussi est loin d’être parfaite. Elle s’essaye même à la magie noire… Personne n’est parfait dans le film.

De ce point de vue, celui des relations, faire ce film vous a-t-il aidée ?

H.H : Pour moi, l’amour sera éternellement compliqué. On ne sait jamais de quoi demain sera fait. Et parfois, on découvre des choses alors que l’on vit ensemble depuis des années. J’avais envie de parler de ce sujet universel. Ça a déjà été traité, mais de façon assez pudique. Je voulais des scènes d’abandon total. Où l’on n’aurait pas honte de pleurer et de dire les choses.

A.B : Ça n’avait peut-être jamais été traité comme ça, à cause d’une certaine bourgeoisie du cinéma. Et Hafsia, qui n’a aucune limite, qui est assez libre avec son imagination, a pu vraiment se projeter. Comme elle est encore jeune, elle pouvait parler de ça, s’identifier sans barrières – distributeurs, producteurs -, et faire un vrai film.

H.H : Il n’aurait jamais ressemblé à ça dans d’autres conditions, c’est sûr.

D.B : Elle a montré que la pudeur ne consiste pas à retenir ses larmes, mais à accepter ce qu’on ressent et à savoir l’exprimer. Lila est comme ça. Sa pudeur, dans le film, c’est de ne pas garder les choses pour soi, de ne pas avoir honte, d’aller au bout des choses, au paroxysme de ce qu’elle ressent.

Pensez-vous que cette douceur, présente chez presque tous les personnages, et cette mélancolie qui habite Lila, soient propres à une génération ?

A.B : À cette génération transitive, oui. L’ère des médias, des réseaux sociaux, de la télé, des jeux vidéos, tout ça a évolué avec nous. On est la dernière génération à être plus ou moins déconnectée de certaines choses. Celle qui suit est au courant de tout. On est limite has-been.

D.B : Je trouve que tout va toujours trop vite. On n’a pas le temps de vivre, d’apprécier les choses. On doit tout faire vite, rencontrer tout le monde… et c’est usant.

H.H : Le personnage est mélancolique, car il est en deuil. Quand on n’est pas bien, les gens le repèrent. Comme si on envoyait des signaux. Et ça attire certaines personnes.

D.B : On ne rencontre jamais les gens par hasard, c’est toujours par rapport à ce qu’on dégage.

C’est un beau portrait de femme, et une belle évocation de la jeunesse.

A.B : Il était temps qu’on nous filme comme ça ! Je pense que le film parlera à notre génération. Si c’est le cas, on aura tout gagné.

D.B : Quand j’ai lu le scénario j’ai pensé : “J’ai trop envie de le voir”. J’aime tous les personnages, même Rémy. J’ai pensé à des références qui n’ont peut-être rien à voir – Warhol à la Factory, il choisissait des jeunes gens un peu perdus, un peu en transition. Il créait des petits films, et j’ai l’impression que Hafsia a fait un peu la même chose. Même si ce n’était pas sa référence à elle. En tant que jeune, j’ai envie de voir des films comme celui-là. Ça me parle, je ressens et je comprends toutes ces choses. J’avais l’impression que tous les personnages étaient un petit peu moi, c’était tellement fort à retranscrire… J’ai envie d’avoir une amie comme Lila, de fréquenter les autres personnages du film.

H.H : Je voulais un film sincère. Je ne voulais pas qu’on se dise : “Ils sont en train de jouer, de lire un texte”. Je voulais un film sur l’abandon. Que personne n’ait honte, de danser ou de quoi que ce soit d’autre. Pas de contrôle de sa propre image, de maquillage ni de coiffure. Je ne voulais aucun artifice.

Entretien effectué à Angoulême par Charlotte Bénard