Rechercher du contenu

Entretien avec Adèle Haenel et Noémie Merlant

A l’affiche de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Noémie Merlant et Adèle Haenel sont formidables de justesse, de retenue et de passion, dans un film qui s’affranchit très vite de l’époque de son récit pour coller à la nôtre, et faire des deux jeunes femmes des emblèmes de liberté.

La question de la sincérité du portrait est un des sujets qu’aborde le film. Comment, en tant qu’interprètes, vous positionnez-vous face à cette question ?

Adèle Haenel : Je trouve la question de la peinture assez excitante. Peut-on, par la peinture, saisir la vérité absolue d’une personne ? C’est une question qui est débattue dans le film. Pour ce qui est du jeu, je n’ai pas de réponse fixe, mais il est certain que, pour moi, il ne s’agit pas de construire un personnage à l’image d’une personne, mais plutôt de le bâtir autour d’une question – en l’occurrence, la question la plus vibrante que je me pose à ce moment-là. En cela, il y a pour moi une obsession de la présence, de la sincérité. Je ne peux pas extraire les films de ce cheminement personnel, qui est à la fois intellectuel, politique et spirituel. Et ils n’ont pas valeur de réponse absolue, mais de réponse conjecturale, fondée sur un cheminement à côté.

Vous parlez de questions qui serait inhérentes à un rôle… Quelle était-elle, cette question, pour Héloïse ?

A.H. : Il y en a plusieurs… Mais ce qui, en ce moment, m’obsède, c’est la représentation de l’émotion, la vibration entre le personnage et l’acteur. C’est un cheminement que je fais depuis quelque temps : que représente-t-on quand on représente une émotion ? Et qu’est-ce qu’une émotion ? On peut tenter de représenter une émotion par des pleurs, ou par des cris, et on suppose que cette émotion va se reporter chez le spectateur. Et ça m’ennuie un peu, ce procédé. Je préfère me demander comment on fait pour décomposer une émotion, et pour que, chez le spectateur, une nouvelle émotion surgisse. Pour que cette émotion ne soit pas symétrique à celle qui est montrée sur l’écran. On arrive à ça par le biais de la mise en scène, du scénario. Ça m’a beaucoup excité, sur ce film, de me dire que l’émotion du spectateur était une émotion nouvelle par rapport à celle du personnage.

Noémie Merlant : Ce que je trouve intéressant dans le film, par rapport à la question de l’émotion, de la sincérité, c’est comment rendre vivantes les choses, car il y a toujours une part de mystère. Certes, on construit un personnage, on trouve dans le détail sa manière de bouger, de regarder, mais après, il se produit autre chose, qui n’est pas palpable, une sorte de lâcher-prise, un truc un peu magique qui se crée dans l’instant, et qui est aussi lié à ce que nous sommes, personnellement. Où on en est, les questions que l’on se pose, ce vers quoi le personnage nous renvoie. Il y a pour moi un mélange de sincérité, de vérité et de choses non palpables. J’ai beaucoup appris dans ce film. Le personnage est dans une telle émotion qu’on la ressent plus ou moins soi-même. Et donc, qu’est-ce qu’on en fait : on la montre, ou bien au contraire on essaie de la cacher ? Qu’est-ce que ça fait d’essayer de la cacher, et qu’est-ce qu’on a envie de laisser percevoir au spectateur ? C’est un film qui est beaucoup dans la retenue, les regards, le détail d’un geste ou d’une respiration. On pouvait donc jouer avec ça, choisir de montrer ou non, et à différents degrés.

Je demandais à Céline Sciamma si l’humain n’était pas toujours le noyau des histoires, l’humain et le contexte qui l’environne.

A.H. : Ah, je pensais que vous alliez opposer l’individu et la société… Ce qui nous est le plus intime est aussi une construction. Je viens de lire le livre de Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, et il y a cette idée qu’être une femme est une construction, que nous sommes un produit de l’histoire, mais que nous avons aussi la responsabilité de l’avenir. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a un dialogue constant entre la société et l’individu, puisque même mes émotions, ce que j’aime, est le produit d’une histoire, et que j’arrive dans un monde où, avant même que j’aie proposé quoi que ce soit, ça signifie déjà quelque chose de précis d’être une femme.

Le film se situe dans le passé, mais il y a tout un ressenti contemporain. La figure de la femme notamment qui y est représentée n’est pas cantonnée au seul passé ?

N.M. : On devait les rendre vivantes, il fallait que ça résonne avec aujourd’hui. Même si c’est un film en costumes, l’amour se doit d’y être vivant. Quand nous avons joué les personnages, nous les avons pensés au présent.

Le langage du 18ème siècle, les costumes d’époque, qu’est-ce que ça change au jeu ?

A.H. : Ce qui est bien c’est que, comme les choses sont officiellement datées, on est raccord avec ce qu’on portait à cette époque. À quelques détails près, c’est fidèle. On est donc, dans notre jeu, déchargées de ce travail de reconstitution. On respecte le texte, bien sûr, et il est excitant de jouer avec ces codes, avec le vouvoiement, mais comme cette base est très solide, on peut se permettre de prendre des libertés, on n’est pas obligées de l’adouber par chacun de nos gestes, ce qui est un écueil des films d’époque. Le film propose un univers fantasmagorique, situé au 18ème siècle, mais nous, nous l’avons tourné l’année dernière.

N.M. : C’est un peu à l’image du portrait, qui, au départ, échappe à l’artiste, car il est figé dans des règles. Lorsque Marianne finit par le trouver, c’est qu’il est enfin vivant, qu’il a dépassé ces règles. C’est un peu pareil pour le film. Il n’est pas figé, il a trouvé sa profondeur.

A.H. : Sa fantaisie, aussi. Pendant la projection à Cannes, j’avais envie de rigoler devant certaines scènes ! Le film est très sérieux, mais on l’a fait avec de la légèreté et une grande jubilation.

Noémie, on vous a vue récemment dans Curiosa (Lou Jeunet), un beau personnage qui, tout en étant corsetée dans une époque, et entravée par des règles, était victorieuse dans son désir, et accédait à une certaine liberté. Il y a des résonances avec Marianne.

N.M. : Dans Curiosa, le personnage inversait le rapport de force, notamment avec le photographe. C’est elle qui prenait part à la mise en scène des photographies, elle prenait le dessus, et par là-même se trouvait en tant que femme, se faisait confiance et devenait belle. Oui, elle trouvait ainsi une certaine liberté.

Adèle, parlez-nous du tournage du dernier plan. Comment le prépare-t-on ? Céline vous a guidée en vous donnant cinq mots, nous a-t-elle dit.

A.H. : Je ne pourrais pas vous l’expliquer. Je pense que ce évoque le mieux ce niveau de concentration, ce sont les gens qui vont sauter à ski.

Une forme d’élan ?

A.H. : On a préparé, on est là, et maintenant, moteur, action : il faut faire le parcours. Et prendre le virage quand il arrive !

Entretien effectué à Angoulême par Charlotte Bénard