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À définir

Samedi j’étais dans un train assurant la liaison Sud-Nord, province-Paris, vacances-rentrée. J’avais acheté des journaux et donc, tout en remontant la France, pour me remettre dans le bain je consultais une enquête publiée par les Inrockuptibles sous le titre Quel avenir pour le cinéma d’auteur français ?. C’était une sorte de synthèse assez documentée de toutes les raisons qu’il y a aujourd’hui de s’angoisser pour ledit “cinéma d’auteur” : nomination à la tête du CNC du producteur Dominique Boutonnat (auteur en mai d’un rapport qui, pour schématiser, prônait une refonte dans un sens plus libéral du système des aides au cinéma), toute-puissance de Netflix et de ses concurrents présents et à venir, etc.

Je lisais tout cela, et je m’étonnais de m’apercevoir que je n’en pensais rien. Un peu comme je ne saurais pas quoi penser du cancer. Je suis contre, mais à part ça ? Boutonnat ou Netflix sont les nouveaux noms de nos angoisses, mais ce ne sont que des étapes dans un processus continu et régulier, qui s’est amorcé depuis au moins vingt ans. Dans les épisodes précédents, nous nous sommes tous suspendus au signal d’alarme – à coup d’articles, de tribunes, de prises de parole – pour essayer de freiner le train, mais au poste de pilotage, la loi du marché se souciait avant tout de tenir sa feuille de route et ses horaires. Il n’y a donc jamais eu ni ralentissement ni déviation. Dès lors comment peut-on encore penser un phénomène qui met une telle puissance à s’imposer comme inéluctable ? Plus tard j’ai lu l’interview donnée par le producteur Saïd Ben Saïd à Télérama (“Je n’ai jamais senti à ce point une telle détestation de la culture au sens où on l’entendait jadis […], c’est-à-dire les arts, la littérature, la vie de l’esprit et les humanités. Aujourd’hui, on parle d’industries culturelles, de soft power, etc.”). J’ai repensé à celle du critique Jean-Baptiste Thoret, parue sur le site de France Info durant l’été (“La génération qui vient se fout complètement du cinéma. Elle va de temps en temps voir un film de super-héros ou n’importe quoi, elle voit des séries télés, elle voit des vidéos sur YouTube, elle ne comprend quasiment plus ces images-là.”).

J’ai eu alors le sentiment qu’au croisement de toutes les problématiques et polémiques, ce qui était en jeu c’était finalement la définition même du cinéma. On voudrait nous faire penser que tant qu’il continue à y avoir des films le cinéma continue à exister. Or, ce n’est pas forcément vrai. Dans le discours majoritaire, on sent l’idée qu’il y aurait d’un côté les forces, inoffensives mais incontestables, du progrès (le réalisme économique, les séries, la diffusion des films sur des plateformes type Netflix), de l’autre les obsolètes obsessions de quelques passéistes (la diffusion en salle, la nécessité d’un cinéma de recherche, l’idée du cinéma comme langage spécifique…). Ce qui insinue le doute. Après tout, il est vrai qu’il faut vivre avec son temps. Après tout, il est vrai qu’on a déclaré le cinéma mort à l’arrivée du parlant, à l’arrivée de la télévision, et qu’on a dramatisé. Mais aujourd’hui le faisceau des forces qui convergent sur le cinéma pour le transformer (en produit, en programme, en langage audiovisuel parmi d’autres…) est tellement puissant qu’il convient sans doute de s’interroger sur la définition de ce qu’est fondamentalement le cinéma, de ce qui nous l’a fait aimer, afin de pouvoir défendre au moins ça. C’est la rentrée : au travail !