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Festival du Film francophone d’Angoulême – 12ème édition

Les portraits d’aujourd’hui

Des portraits : ceux que l’on fait au photomaton, au portable, ou en prenant le temps de faire poser son modèle, en argentique, en peinture, en dessin. Le portrait, c’est la représentation d’une personne, et dans le cadre, par définition, il n’y a que cette personne. Au cinéma, le portrait raconté dépasse très vite le seul individu, puisque celui-ci est regardé par un spectateur sur lequel ricocheront des émotions similaires, et qui en amènera d’autres. Il était particulièrement plaisant de voir cette année, à Angoulême, que l’axe choisi par beaucoup de réalisatrices et de réalisateurs était celui du portrait, car il en découle – forcément – une sincérité et donc une pertinence.

Tu mérites un amour – Hafsia Herzi.

Modèle

Hafsia Herzi tout d’abord. La jeune réalisatrice a fait son premier film presque dans un élan, alors qu’un autre projet, en préparation et subventionné, est encore en attente de son tournage. Elle a voulu s’affranchir, s’exprimer librement, en réalisant Tu mérites un amour entourée de très peu de techniciens. Un peu comme on va dans la vie, sans filet et sans certitude. Cela donne Lila, abandonnée par son petit ami en début de récit. Le film est un portrait, chaînette autour du cou pour surligner le nom, celui de Lila donc, celui d’Hafsia peut-être, qui l’interprète, ses questionnements, sa fureur de vivre et d’aimer : d’ailleurs Charly (Anthony Bajon) la fait poser et la prend patiemment en photo. En miroir, à travers elle, ce sont les autres aussi qui s’illustrent, parfois le temps de quelques brefs moments, dans une captation qu’on croirait mystique de la caméra : le meilleur ami qui répond à la tristesse de Lila par des danses, des chants, ou encore ses rendez-vous Tinder, qui disent chacun, malgré leur unique scène, quelque chose de l’amour et de son attente. Car le film parle de ça, des relations, des autres, du cœur et de ce qui fait vibrer son propre portrait. Et le tout est fait si gracieusement que c’est aujourd’hui qui résonne en toile de fond de ce personnage, qui se demande si ce n’était pas plus simple pour nos parents, avant. Hafsia Herzi capte si bien Lila, sa mélancolie, sa douceur, qu’elle en irradie les autres personnages, et en tire au passage un film de génération. Un film de portraits avec un S, importants parce qu’ils sont rarement aussi justes : tous deviennent des étendards aux côtés de Lila, les amis, l’ex, les amoureux de passage. Charly a un rôle particulier dans cette galerie de visages. C’est donc lui qui tire le portrait de Lila (l’affiche du film en est tirée), sous couvert d’objet d’étude, pour son travail d’apprenti photographe. Très vite, plus qu’amoureux, il sera un tremplin, et presque une conscience pour Lila dans son acceptation d’elle-même. Il sert à l’illuminer au mieux, à faire ressortir davantage encore sa beauté, mieux qu’un projecteur de cinéma. Comme un narrateur-ange qui tiendrait le miroir quand elle se regarde. Celui qui clôture un cycle, presque sphinx, puisqu’il récite non pas une énigme, mais un poème. Tu mérites un amour est idéal pour dire le meilleur de soi, le faire briller et grandir, dans une captation à la fois intime et tournée vers les autres.

Portrait de la jeune fille en feu – Céline Sciamma.

Portrait en feu

Le portrait et sa sincérité, c’est toute l’entreprise du film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu (titre bienheureux). Il débute par des traits esquissés au pinceau, puis effacés. Et par une première scène qui voit Marianne (Noémie Merlant) poser pour ses élèves et leur livrer l’apprentissage de la peinture et du regard, du savoir regarder. Sciamma n’a eu de cesse, depuis son premier film, de s’attacher à un individu et à son identité profonde, et ses personnages grandissent en même temps que sa filmographie : Tomboy pour l’enfance (auquel on pourrait associer Ma vie de Courgette, le film de Claude Barras dont elle a co-signé le scénario), Naissance des pieuvres et Bande de filles pour l’adolescence, et aujourd’hui, des jeunes adultes en feu, donc. Mais qui est-elle vraiment, cette jeune fille en feu, au singulier dans le titre ? Car deux portraits se répondent dans ce nouveau film – on ne saurait être que par les autres, comme le soulignait déjà le film de Hafsia Herzi. Marianne, jeune peintre à qui on commande un tableau, le portrait d’Héloïse (Adèle Haenel), fraîchement sortie du couvent, afin de la “présenter” au mieux à son futur époux. Comment réalise-t-on un portrait qui soit le plus sincère possible ? C’est la question que pose Sciamma en toute transparence. Comment réalise-t-on un portrait qui entre dans la plus stricte des conventions d’une époque, mais en étant le plus réaliste possible ? C’est ce que se demande Marianne qui, peu à peu, tombe amoureuse de son modèle. Et toute la mesure, la consistance, la profondeur d’Héloïse, elle l’obtient intimement. Que reste-t-il sur la toile alors ? Le film de Céline Sciamma est fabuleux de justesse, de romanesque. Il a beau se dérouler dans le passé – et donner au film une grâce par ses costumes, son langage – on l’oublie très vite pour ne ressentir que sa résonance toute contemporaine. Un bel exercice pour la réalisatrice, qui ne s’éloigne pas de la ligne scénaristique qu’elle affectionne, mais la fait ressortir au contraire plus que jamais, par cette capacité à montrer dans leur plus profonde existence des personnages en lutte. Une façon pour elle aussi de se questionner sur la création, tout en dressant ses personnages comme des fresques, sur fond de feux, d’orages ou de mer. Les portraits sont d’importance de nouveau, mais l’incarnation l’est tout autant : Noémie Merlant et Adèle Haenel sont incroyables de retenue, de force et de passion. Juste avant, nous avions vu Curiosa (Lou Jeunet, avril 2019) avec Noémie Merlant, et la comédienne y figurait déjà une jeune femme empêchée, corsetée par la société et ses règles, mais néanmoins victorieuse dans son désir, et libre intimement. Elle était dans ce film sous l’objectif de son amant photographe, scrutée sous tous les angles, amoureusement, de la même façon que le fait Marianne avec Héloïse. Noémie Merlant s’impose désormais comme figure de proue nécessaire dans la représentation à l’écran de personnages forts et porteurs d’idées à brandir comme des drapeaux.

Et, encore une fois, comme on a pu le voir chez Hafsia Herzi – avec Charly pour Lila -, la conclusion de Portrait de la jeune fille en feu donne à voir un portrait comme libération d’un autre : Marianne (champ) qui regarde Héloïse (contre-champ), qui ne l’a pas vue : et c’est toute une bouffée d’émotions, de respirations expulsées, qui bouleverse le visage d’Adèle Haenel, en une longue prise ininterrompue et incroyable de cinéma.

Celles et ceux qu’ils seront

À Angoulême, les films de la compétition avaient pour beaucoup un prénom comme titre, ce qui nous a d’autant plus convaincu de suivre cette idée de portrait : Adam (Maryam Touzani), Camille (Boris Lojkine), Lola vers la mer (Laurent Micheli), Papicha (Mounia Meddour) – qui, toutefois, n’est pas tout à fait un prénom, voulant dire “jolie fille”. Deux d’entre eux se sont attachés à figurer ce prénom dans un contexte social particulièrement dur – et voisin : Casablanca pour le premier, Alger pour le second. Adam tout d’abord, premier film de Maryam Touzani, raconte l’accueil par Abla d’une jeune femme enceinte dans un pays où être jeune mère sans être mariée revient presque à nier sa propre identité. Le film est d’une incroyable douceur, s’attachant à cette cohabitation inattendue, malgré la violence du hors champ. Un plan de Papicha illustre parfaitement la problématique : il cadre en plan épaules Nedjma, 18 ans, en partance pour la fac, passionnée de couture, rêvant à ses futures créations. Le cadre dure jusqu’à ce que, dans la profondeur de champ, en flou, l’individu qui vient d’aborder Nedjma abatte d’une balle son amie. La jeune fille, toujours face caméra, ne se retourne pas, comprend le drame qui vient de se jouer, et son visage s’écroule en pleurs. Ce plan dit bien ce qu’est tout le film : une résistance du portrait dans un contexte politico-social qui tend à faire s’effacer le plus possible les femmes, leur pouvoir d’être, d’apparaître et de vivre.

Papicha – Mounia Meddour.

Camille est photographe de guerre. Elle veut transmettre l’image des autres, de surcroît loin de chez elle, en Centrafrique. En s’attachant à elle tout le long du film, le réalisateur trouve un réflecteur individuel pour une situation de taille, et de problématiques, démesurées. Il faudrait toujours le prisme de l’humain pour dire les drames qui l’entourent : c’est une des puissances de l’art cinématographique.

Camille – Boris Lojkine.

Lola, 18 ans, était Lionel. Sur la route de la réconciliation et de l’acceptation avec son père, vers la mer où elle doit jeter les cendres d’une autre mère, la sienne, Lola aura plusieurs face-à-face avec l’enfant qu’elle était. Il est beau de voir ces confrontations à l’image, et c’est finalement le début/ la naissance de tous les portraits.

Dans ces explorations du portrait, un premier film (décidément) nous conforte dans l’idée que l’identité est toujours un peu en construction, et se cherche dans les autres. La belle idée de La dernière vie de Simon (Léo Karmann) se trouve dans son point de départ : Simon est orphelin, il n’a jamais su pourquoi on l’a abandonné. À enfant dépossédé, pouvoir particulier, et le genre fantastique sert aussi à “remplir” un personnage : il se trouve qu’il a le don de prendre l’apparence toute personne qu’il touche. Le jour où son ami Thomas fait une chute mortelle, il trouve l’occasion salutaire d’une nouvelle identité, d’une nouvelle place. Il s’avère que son nouveau père est miroitier, et que le jeune fils est tout trouvé pour reprendre le flambeau de l’entreprise familiale. Ironie narrative, quand le miroir est l’objet par excellence pour dire, montrer, chercher à comprendre qui est celui qui se dessine sur son reflet.

Le festival d’Angoulême a donc figuré le bel alignement, côte à côte, de tous ces visages doublement repensés, puisqu’il n’a pas suffi de les soumettre à la caméra, mais de les faire se réfléchir aussi dans la fiction, comme pour les installer face à eux-mêmes : face à une toile, un appareil photo, un miroir, ou à l’apparition fantomatique d’un autre – ou de soi-même. Et cette double représentation a renforcé, plus que jamais, la pertinence de l’humain dans les histoires / dans le monde, et le fait qu’il ne faut pas cesser de lutter pour lui, en l’exposant toujours intensément.

Hafsia Herzi a remporté le Valois de la Mise en scène pour Tu mérites un amour ; Lyna Khoudri et Nina Meurisse ont remporté ex æquo le Valois d’interprétation féminine pour Papicha et Camille ; Adam a remporté le Valois des étudiants ; Papicha a remporté le Valois du Public ainsi que le Valois du scénario.