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So Long, My Son : entretien avec Wang Xiaoshuai

Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre film ?

Les années 1980 ont marqué les débuts de la réforme économique chinoise, dont la libéralisation de l’industrie. Le régime venait de mettre en place la politique de l’enfant unique, qui a finalement perduré durant plusieurs générations. Le peuple chinois s’est habitué à vivre dans ce nouvel environnement, à accepter ces nouvelles règles. Jusqu’au moment où, en 2015, du jour au lendemain, on nous annonce la fin de cette politique. On nous a brièvement expliqué que la population vieillissait et qu’il y aurait bientôt un déséquilibre démographique. Cette annonce a été un choc pour moi. En une nuit, on avait balayé une politique qui avait profondément restructuré le pays. Je me suis alors rendu compte que nous étions plusieurs générations à avoir vécu ce pan de l’Histoire et à avoir sacrifié l’individu au service de l’intérêt du collectif. L’idée de départ était simplement de montrer à quel point les besoins d’un pays pouvaient dicter le devenir de tous les individus.

Le film est-il un devoir de mémoire ? Une invitation à l’introspection ?

Quand on réalise à quel point le citoyen chinois peut s’effacer pour se mettre au service de l’État, et à quel point ce fonctionnement a engendré de nombreux drames personnels, on se rend aussi compte qu’il est difficile de mesurer l’impact véritable de cet épisode. Quel est aujourd’hui le niveau de conscience des citoyens ? Qu’avons-nous retenu de cette période ? Quelle influence l’environnement social exerce-t-il encore sur l’individu ? En Chine, beaucoup de personnes se disent aujourd’hui détachées de la politique. Mais ce n’est pas vrai. Que nous le voulions ou non, nous évoluons dans des environnements indéniablement politiques. En Chine, nous avons été conditionnés pour être passifs face aux réformes et aux bouleversements. En tant que cinéaste, j’ai eu le désir profond d’exprimer et de documenter ces questions au sein d’un film. Non seulement pour les citoyens chinois mais surtout pour moi-même qui ai également vécu cette politique. Mais So Long, My Son n’est pas mon seul film à questionner cette mémoire collective. En réalité, c’est tout mon cinéma qui est motivé par ce besoin. Surbuban Dreams, Shanghai Dreams, Chinese Portrait… chacun s’intéresse à la place de l’individu au sein d’un ensemble que le dépasse et qui l’écrase.

Vous avez également choisi de tourner avec des acteurs qui ont vécu aux aussi cette réforme ?

Oui, l’idée était de faire appel à des acteurs qui connaissent en détails cet épisode. Wang Jing-chun Wang et Yong Mei ont tous les deux la cinquantaine. Par conséquent, ils ont été directement concernés par la politique de l’enfant unique. Sans pour autant tomber dans le voyeurisme, je voulais travailler avec leurs propres ressentis. Il fallait que mes acteurs aient une compréhension naturelle et familière du sujet.

Par ce choix thématique encore brûlant, vous êtes-vous heurté à une forme de censure ? Avez-vous rencontré des difficultés pour produire votre long métrage ?

De plus en plus de sociétés sont prêtes à investir dans le cinéma chinois. Si les divertissements et les films commerciaux monopolisent une grande partie de ces financements, les films plus indépendants ont également plus de facilité à être financés. C’est le cas de mon film. Pour ce qui est de la censure, un réalisateur est libre s’il est produit par une société en accord avec son travail. Évidemment, je pense que les films populaires sont soumis à une certaine grille de lecture. Comme je n’appartiens pas à cette catégorie, je ne me sens pas concerné (rires). Malgré ses contraintes évidentes, le circuit indépendant me procure une sécurité artistique.

Lors d’une interview accordée pour la Berlinale, vous avez déclaré que la censure existait mais que l’autocensure était tout aussi préoccupante. Était-ce votre cas pour ce film ou pour l’un de vos précédents films ?

En tant que réalisateur, c’est quelque chose qui me préoccupe beaucoup. Je me trouve effectivement dans un pays où la censure est profondément ancrée, si bien qu’il peut être difficile de faire la part des choses…En amont de chaque film, il faut donc redoubler de vigilance pour ne pas s’autocensurer de manière inconsciente. Sur chacun de mes films, j’ai refuse de m’interdire de raconter ou de montrer quelque chose qui pourrait heurter l’opinion. Mais c’est aussi une question délicate dans la mesure où l’autocensure est aujourd’hui essentiellement régie par des logiques de marché et de rentabilité. C’est notamment le cas typique de certains réalisateurs qui font le choix de survivre en se positionnant sur un produit plus formaté et commercial.

So Long, My Son est à la fois une fresque sociale politique et un drame intime. Outre sa forme narrative très riche, il présente une forme très complexe, faite d’ellipses et de flash-backs qui entretiennent un certain suspense, un horizon incertain… Était-ce une volonté de bousculer les attentes et les habitudes des spectateurs ?

Pour moi, tous ces choix complexes relevaient davantage d’une évidence que d’une intention. Au regard de l’ampleur du sujet, sur le plan émotionnel comme sur le plan chronologique, il était primordial de suivre ces personnages lors de moments-clés, sur plusieurs décennies. Il me fallait montrer à quel point un événement dramatique du passé pouvait déterminer leur futur. Si j’avais opté pour une trame chronologique traditionnelle, trois heures n’auraient pas été suffisantes. Le choix de déconstruire puis de reconstruire le récit s’est donc imposé naturellement. Pour ce qui est du suspense, il relève finalement de quelque chose de très concret. Quand on retrouve Liu Yaojun et Wang Liyun dix ans après la perte accidentelle de leur fils, on se rend compte qu’ils ont un nouvel enfant dont on ignore l’origine. Le mystère qui plane sur ces retrouvailles entre le spectateur et les héros évoque une situation très commune. Quand tu retrouves une personne que tu n’as pas vue depuis des années, tu remarques tout de suite des changements physiques, une allure différente, une autre énergie… mais tu ignores la nature profonde de cette évolution. So Long, My Son pose ces questions très pragmatiques qui font le lien entre le passé et le présent. Sa construction narrative n’a rien d’un choix sophistiqué.

En Europe et plus particulièrement en France, nous avons la chance de découvrir régulièrement les œuvres de cinéastes chinois indépendants tels que Jia Zhangke, Diao Yi’nan, Wang Bing ou encore Bi Gan. Cette visibilité est-elle aussi enthousiasmante en Chine ?

La plupart de ces réalisateurs ont surtout réussi à s’imposer sur la durée. Cela ne se ressent pas forcément dans les circuits occidentaux mais Jia Zhang-ke et Wang Bing, que j’admire beaucoup, ont dû travailler dur pour se frayer un chemin dans le cinéma d’auteur. Leurs approches ont donc naturellement rencontré un public européen réceptif. En Chine, la réalité est beaucoup plus complexe, plus confidentielle. De nouveaux cinéastes comme Bi Gan ont quant à eux réussi à se faire remarquer par leur approche formelle ou leur particularité esthétique. Certes, nombre de nos films n’ont pas la chance d’être distribués à l’échelle nationale. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour renoncer à notre travail.

Quelle a été la réception de So Long, My Son lors de sa sortie en Chine ?

Le film est sorti en mars, peu de temps après son passage à la Berlinale, où l’accueil fut très favorable. De tous les films que j’ai pu réaliser, c’est celui qui a le mieux marché auprès du public. En deux jours, les recettes engrangées ont dépassé celles de tous mes autres films réunis. J’ai conscience que les récompenses obtenues par Jing-chun Wang et Mei Yong [Prix d’Interprétation à la Berlinale, NDLR] ont beaucoup contribué à ce succès. Mais j’aime aussi penser que le sujet a simplement trouvé son public. En tant que citoyen chinois, on se retrouve facilement dans cette histoire parce qu’on l’a tout simplement vécue, de très près ou de loin. Cette familiarité et cette empathie naturelles expliquent cet accueil aussi positif. C’est encourageant à l’échelle du film mais rien n’est gagné pour autant. Par rapport au marché du cinéma actuel, le public chinois reste une audience à conquérir pour le cinéma indépendant et d’auteur.

Propos recueillis à Paris par Simon Hoareau