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Inna de Yard

Diverses légendes du reggae se confient en enregistrant un disque sur les hauteurs de Kingston, prélude à une tournée mondiale. Avec ce documentaire vivifiant, Peter Webber nous fait découvrir l’exceptionnelle force d’âme et de résilience de la musique jamaïcaine.

Inna de Yard (“dans la cour”) désigne la terrasse, sur les hauteurs de Kingston en Jamaïque, où vingt stars du reggae des 60’s et 70’s et plusieurs espoirs se sont réunis pour enregistrer un disque avant de partir en tournée mondiale (dont l’Olympia, à Paris, le 15 juin 2019). Les connaisseurs reconnaîtront Ken Boothe, Kiddus I, Winston McAnuff, Cedric Myton, les Viceroys, Judy Mowatt, Jah9, Var, Kush McAnuff et Derajaha. Les autres les découvriront pour leur plus grand bonheur. En effet, en les filmant dans la filiation de Buena Vista Social Club de Wim Wenders (1999) et surtout Buena Vista Social Club : Adios de Lucy Walker (2017), l’éclectique réalisateur de La Jeune fille à la perle (2003) et autre Hannibal Lecter : Les Origines du mal (2007) réussit, par la puissance et l’authenticité de leurs confidences, à nous faire pénétrer l’âme même de la musique jamaïcaine. “Certains pays ont des diamants, d’autres des perles, d’autres du pétrole… Nous, on a le reggae”, dit Kiddus I. “Vivre, c’est de la culture. Quelque chose t’arrive, tu le chantes”, explique pour sa part, et comme une évidence, Judy Mowatt. Ainsi Row, Fisherman, Row, le tube de Cedric Myton, décrit-il sa modeste vie de pêcheur. Et c’est avec le même état d’esprit que Winston McAnuff rend hommage, lors d’un concert, à son fils Matthieu, tué par arme à feu, que Derajah fait le deuil de sa sœur morte dans les mêmes conditions, ou que JAH9 entame Black Woman avec Judy Mowatt après avoir évoqué la condition et la fierté des femmes noires, descendantes des esclaves venues d’Afrique.

Ainsi, au fil des interviews, des images d’archives, des répétitions et des traversées ou survols de l’île, le reggae apparaît-il, in fine, comme un formidable moyen de résilience contre les souffrances et la misère. Il faut les voir, tous, en gros plans, se laisser envahir par leur musique et nous entraîner par leur simplicité aussi touchante qu’euphorisante dans leur passion. Stars en une époque où le vinyle était roi et les faisait tutoyer les cieux, il est magique de constater comment ni l’âge ni les revers de fortune n’ont eu raison de leur énergie. Ni de leur amour pour leur île “où tout commence, où on devient célèbre mais où on rêve de devenir célèbre à l‘étranger” comme le dit Judy Mowatt. “N’oublie pas que l’amour est action”, adjure Var dans l’une des premières séquences. Quand le film s’achève, on en est convaincu : l’amour imprègne bien cet art-là. Mais aussi la transmission : “Le combat a été rude”, confie Kiddus I. “Mais on a des visions à transmettre”. Ce que Winston McAnuff traduit par : “Nous avons de l’espoir. Les jeunes ont beaucoup appris de nous. Et nous avons aussi beaucoup appris d’eux”.

Ode au métissage culturel, commençant avec une version crooner de la chanson du Parrain interprétée par Ken Boothe, ce film émouvant, instructif et dynamisant s’achève sur une reprise au Trianon de Paris de By the Rivers of Babylon, dont les paroles prennent alors toute leur dimension dramatique, puis sur L’Hymne à l’amour, chanté en anglais par Édith Piaf. Incontestablement, tel est bien l’âme du reggae : être un message d’amour, d’intention et de transmission. Transportant !

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 10 juillet – dans le n°2160 des Fiches du cinéma.
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