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Annecy 2019 : focus sur l’unitaire TV La Vie de château

Première vitrine mondiale du cinéma d’animation et de ses enjeux tant esthétiques qu’industriels, le Festival international du film d’animation d’Annecy a tenu sa 43e édition, du 10 au 15 juin dernier. Une nouvelle occasion pour la rédaction des Fiches du Cinéma de porter attention à la création du cinéma de “prise de vues image par image” et de mettre en avant, au cœur d’une programmation dense, entre compétition et patrimoine, séances événements et hommage au Japon, quelques pépites singulières, signées par des auteur(e)s qui interrogent, avec talent et sens du risque, les codes dramaturgiques et visuels de l’écriture animée.

Si le contenu de la production télévisuelle hexagonale d’animation, adulte ou jeunesse, s’apparente souvent, en termes de singularité, à une terre stérile, se réfugiant régulièrement derrière l’adaptation d’œuvres préexistantes pour trouver une écriture inspirée (de Tu mourras moins bête, d’après Marion Montaigne, au Parfum d’Irak, d’après Alani et Cohen ; de Lastman, d’après Balak, Sanlaville et Vivès, aux Cahiers d’Esther, d’après Riad Sattouf), il arrive néanmoins que des séries originales se distinguent : de Minuscule, de Thomas Szabo et Hélène Giraud, à Objectivement, de Grégoire Sivan et Mikaël Fenneteaux, sans oublier, les ô combien fondateurs et iconoclastes Shadoks, de Jacques Rouxel.

Côté unitaires (les fameux “Spéciaux TV”, comme les nomment les professionnels de la profession), la moisson semblait à ce jour plus maigre encore – n’oublions pas, en effet, que, malgré la constante pratique cocardière de ramener sous le drapeau tricolore les artistes du “plat pays” en veine de réussite artistique et médiatique, les créateurs de Panique au village, les hallucinants Patar et Aubier, sont belges. Mais, avec le duo d’auteurs composé de Clémence Madeleine-Perdrillat et Nathaniel H’Limi, la tendance pourrait commencer à s’inverser, puisqu’ils déclinent, avec La Vie de château, une œuvre graphique et littéraire, où travail de deuil autour d’une tragédie collective, figures du conte (ogre, labyrinthe) et instants loufoques se mêlent avec sensibilité et élégance, ce que viennent confirmer les prix obtenus successivement à Annecy (Prix du jury pour un spécial TV) et au Festival du film court en plein air de Grenoble (Prix du jury et Prix Unifrance de la compétition “Jeune Public”).

Alors, en entendant de connaître la date de diffusion de La Vie de château sur France Télévision, une rencontre avec les deux réalisateurs s’imposait.

Propos recueillis par Francis Gavelle

Synopsis de La Vie de château (Sélection Officielle, Films de télévision en compétition)

Orpheline à 8 ans, Violette part vivre avec son oncle Régis, agent d’entretien au château de Versailles. Violette déteste Régis, et lui n’aime pas les enfants… La petite fille têtue et le grand ours vont se dompter et traverser ensemble leur deuil.

Techniques

Dessin sur papier, ordinateur 2D

Voir la bande-annonce du film.

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Entretien

A l’origine de La Vie de château, Clémence Madeleine-Perdrillat, il y a un appel à projets lancé, en juin 2016, par France Télévisions, dans le cadre de ses programmes “jeune public”, dont le sujet était “le récit initiatique d’une héroïne contemporaine”. Pourquoi avez-vous choisi d’y répondre ?

Clémence Madeleine-Perdrillat : J’ai eu envie de répondre à l’appel à projets car j’avais le désir depuis longtemps d’une histoire : celle d’une orpheline faisant son deuil avec un oncle inconnu et redouté. L’appel à projets est tombé à pic et rejoignait aussi mon souhait de travailler avec Nathaniel que je connais depuis dix ans. Et puis j’aime travailler le récit initiatique et la chronique qui se prêtent très bien à l’enfance. 

Comment est né le personnage de Violette et cette initiation par le deuil ?

Le personnage de Violette était dans mon esprit depuis longtemps : une enfant têtue, fugueuse, avec un monde imaginaire riche et surtout très décidée à honorer la mémoire de ses parents qui — selon ce qu’elle a compris — détestaient cet oncle. Bien sûr, elle va réaliser que les relations des adultes ne sont pas si simples… C’était aussi l’occasion d’avoir une héroïne qui ne se définit pas par des choix amoureux.

Et le thème du deuil… et bien mes films préférés trouvent leur base dans ce thème : dans Totoro, les deux sœurs attendent que leur mère sorte de l’hôpital et elles expérimentent la peur de la perte ; dans La Nuit du chasseur, deux enfants fuient le meurtrier de leur mère… Je crois profondément que les enfants ont besoin de récits qui évoquent cette peur de la perte, le chagrin, mais aussi l’espoir. 

Et pourquoi choisir soudain de vous lancer dans l’aventure d’un unitaire TV en animation ; alors que c’est du côté du court métrage en prise de vues réelles que l’on vous connaît, à la fois comme réalisatrice et scénariste ?

Je pense que c’est un peu « l’occasion qui a fait le larron » ; j’aime l’animation depuis toujours et c’était l’opportunité de proposer un scénario original avec un « dessinateur-ami » incroyable. Au départ, avec le producteur Lionel Massol et Nathaniel, nous pensions avoir très peu de chance de gagner l’appel à projets : en effet, aucun de nous trois n’avait jamais produit ou réalisé de films d’animation.

Nathaniel H’Limi, à quel moment prenez-vous connaissance du projet et pour quelles raisons décidez-vous d’y participer ?

Nathaniel H’Limi : Je me souviens parfaitement du moment où j’ai pris connaissance de l’appel à projets lancé par France TV : j’étais en randonnée dans le Jura et c’est en faisant une pause que j’ai vu passer l’information sur mon téléphone, je l’ai immédiatement envoyé à Clémence. Nous nous étions revus quelques jours auparavant, nous nous connaissions depuis dix ans et avions toujours eu envie de raconter des histoires ensemble. L’appel à projets était une opportunité parfaite pour se lancer.

Comment naît ensuite graphiquement le personnage de Violette, puis de celles et ceux qui l’entourent et des lieux qui accueillent leurs vies troublées ?

Graphiquement, la naissance des personnages s’est faite de manière très instinctive. Au départ, Clémence et moi avons beaucoup discuté, je faisais des croquis en même temps que nous parlions, les mots de Clémence orientant mes recherches graphiques. Même si mon dessin n’est pas réaliste, je regarde beaucoup le réel pour dessiner, je me suis donc basé sur des photos de Clémence enfant pour dessiner Violette, de Malcolm (le filleul de Clémence) pour dessiner Malcolm, etc… Puis j’ai ajouté des traits graphiques pour caractériser les personnages, par exemple, les boules aux pointes des cheveux de Violette. Pour Régis, c’est un peu différent, je savais que si l’on gagnait l’appel à projets, je devrais le dessiner pendant deux à trois ans, je devais donc m’assurer d’avoir un modèle sous la main en permanence. Je me suis donc imaginé, moi, en ours bourru et massif.

Pour les lieux, le processus a été plus long, mais tout aussi instinctif. J’ai rapidement décidé de travailler à la main avec de l’encre et du papier, j’avais besoin de transmettre la fragilité et la sensibilité du récit à travers ma ligne et ses imperfections.
L’histoire se passe essentiellement à Paris et à Versailles, je n’avais jamais dessiné de décor avant et entreprendre ce travail était aussi excitant qu’effrayant. J’ai fait un gigantesque travail de recherche iconographique, je suis allé à Versailles plusieurs fois, j’ai écumé les livres à la bibliothèque et j’ai littéralement “aspiré“ le compte Instagram du château de Versailles. Tout est très documenté, par exemple, le parcours que fait Violette lorsqu’elle fugue existe. J’avais besoin de connaître la morphologie des espaces, de m’imprégner des perspectives et des textures pour dessiner. Une fois le style trouvé, il a fallu travailler dur, être patient et dessiner un par un les trois cents décors qui donnent leur empreinte visuelle à l’histoire.

Recherches graphiques pour le personnage de Violette.
Recherche graphique pour la maison de Régis.

Une scénariste, un graphiste, deux réalisateurs… Comment se déroule concrètement, en animation, le travail à deux auteurs ? Quelle est la part de chacun ?

Clémence Madeleine-Perdrillat : Nous nous sommes réparti instinctivement le travail selon nos forces et nos expériences passées. J’ai davantage géré la partie scénario, comédiens, son, et Nathaniel la partie graphique car en plus de dessiner tous les décors il a supervisé l’animation et le compositing, tandis que je faisais des allers-retours à Valence.

(NB : l’animation a eu lieu à la Cartoucherie de Valence, le compositing à Angoulême.)

J’ai un souvenir très fort de l’été 2018 où nous avons fait le découpage du film tous les deux, puis le story-board avec Jean-Christophe Roger, c’était de la pure mise en scène et nous étions totalement en duo. Le fait de se connaître depuis dix ans a été un grand atout car nous avons toujours été très clairs l’un envers l’autre, il n’y a pas eu de tension, simplement un travail acharné pour finir le film à temps pour le festival d’Annecy. Je crois sincèrement que nous n’y serions pas arrivés si nous n’avions pas été deux. À la fin de la production Nathaniel faisait le compositing à Angoulême, pendant que je m’occupais du montage son à Paris ; puis nous nous sommes rejoints pour le mixage, c’était très dense et palpitant.

Nathaniel H’Limi : J’adorerais répondre que c’était difficile et que je ne peux plus la supporter mais notre collaboration a été simplement idyllique, nous étions d’accord sur tout. C’était assez irréel et en même temps nécessaire pour tenir le planning serré que nous nous étions imposés. C’était naturel car je pense que nous avons une sensibilité similaire, une grande complicité et nous aimons travailler dur. Depuis le début du projet, j’ai tendance à dire que Clémence s’occupe des mots, et moi des images. Mais c’est plus subtil que ça : au-delà du fait que nous nous sommes fait totalement confiance sur nos tâches respectives, nous échangions en permanence à toutes les étapes du projet, il nous arrivait de nous appeler dix fois par jour et chacun intervenait en permanence sur le travail de l’autre.

Le film revient sur les attentats à Paris le 13 novembre 2015, comment, dans une création “jeune public”, aborde-t-on un “événement” qui tient à la fois du trauma et du débat de société ? Y a-t-il eu des limites fixées de votre part, de celle de la production ou de la chaîne ?

Clémence Madeleine-Perdrillat : Initialement, l’évocation des attentats était beaucoup plus frontale mais nous avons eu des discussions très intéressantes avec Pierre Siracusa et Joseph Jacquet de France Télévisions, et nous avons décidé que ce serait plus habile que ce soit présent mais avec délicatesse. Il ne fallait surtout pas que le film devienne anxiogène. Ainsi nous ne précisons pas le lieu de la mort des parents de Violette par exemple. Aujourd’hui, le film peut être un support de discussion entre parents et enfants pour évoquer cette période, mais un enfant verra cette histoire sans forcément comprendre que c’est dans ce contexte terrible, et c’est très bien comme ça. 

Nous avons aussi veillé à toutes les étapes à ne jamais faire un film plombant, c’est l’une des premières choses que nous disions systématiquement à nos chefs de poste, qu’il s’agisse de Céline Ronté (qui a fait la direction de plateau des voix), d’Osman Cerfon (notre assistant), de Nicolas Hu (chef animation) ou d’Isabelle Merlet (qui a fait le coloboard) et de toute l’équipe du son. Nous voulions être certains qu’ils allaient dans le même sens que nous : une histoire qui va vers la lumière. Ainsi, tandis qu’on avance dans le film, l’image s’ouvre, les tons sont plus chauds, les voix plus solaires, la musique d’Albin de la Simone est plus joyeuse. Ce sujet nous a obligé à réfléchir en profondeur à la tonalité du film, c’était aussi une grande responsabilité de traiter de cela avec respect et finesse.

Maintenant que le film est fini, nous nous rendons compte que ce sont les adultes qui nous parlent avec beaucoup d’émotion des attentats, après les projections. Nous espérons que cela soit cathartique et réparateur car pour nous cette histoire parle surtout de résilience.

Au-delà de la seule évocation de votre film, quelle est votre principale attente, espoir ou inquiétude, aussi bien sur le plan créatif que professionnel, par rapport à l’avenir du cinéma d’animation ?

Clémence Madeleine-Perdrillat : Notre expérience sur La Vie de château me permet de dire qu’il existe un espace de création originale pour les enfants — en dehors des grosses séries. Mais c’est un espace rare, qu’il faudrait étendre encore davantage. J’ai aussi beaucoup d’espoir sur l’animation “pour adultes”, surtout depuis que j’ai vu le très beau film de Jérémy Clapin, J’ai perdu mon corps. Je pense que c’est un endroit de cinéma dans lequel nous n’avons pas assez confiance.

Nathaniel H’Limi : Je suis très optimiste sur l’avenir du cinéma d’animation. Le dernier festival d’Annecy a prouvé que l’exigence, l’audace et la créativité des réalisateurs promettaient de belles choses. Je pense notamment à L’extraordinaire Voyage de Marona d’Anca Damian, qui m’a bouleversé tant sur le plan narratif que sur l’esthétique protéiforme du film. Pour ma part, je souhaite continuer à travailler avec Clémence et nos producteurs, les “Films Grand Huit”, pour raconter des histoires qui touchent.

Remerciements à Lionel Massol, des “Films Grand Huit“, pour son aide dans la réalisation de cet entretien.