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Un havre de paix : entretien avec Yona Rozenkier

Toute guerre suppose un prix à payer ”

Les kibboutzim ont été créés par les Ashkénazes socialistes pour donner vie à ce pays. Qu’en reste-t-il dans celui de votre film ?

D’abord, il faut préciser que c’est le kibboutz de notre enfance, celui dans lequel nous avons grandi. Les figurants sont des gens qui y habitent. On flirte avec le documentaire. On connaissait depuis des années chaque mètre carré filmé ! Vous savez, pour moi, les kibboutzim, ce sont eux qui ont créé l’État d’Israël. Enfin, pas tout seuls mais c’est une des parties les plus importantes de la création. À tous les niveaux, depuis la main-d’œuvre jusqu’à l’Idéal, jusqu’aux aux leaders. Bien sûr, c’est terminé. Ça a changé. Je voulais aussi montrer un espace négligé, oublié. Rappeler qu’il y a eu un âge d‘or des kibboutzim, que les choses ont changé mais que ces gens-là existent toujours, même s’ils ne sont plus au pouvoir. Il y a encore des jeunes qui y vivent, mais peu. C’est un peu triste. Je préfère poser des questions, plutôt que d’affirmer des choses. Et spécialement concernant le kibboutz. J’ai filmé la fin d’une époque avec toute mon affection pour cette vie au kibboutz – même si pour moi c’est plus une transformation qu’une disparition complète.

On retrouve l’ADN de la fondation d’Israël dès son origine : des agriculteurs formant un pays et un peuple…

Oui, c’est à la base. Mais après, ça a beaucoup changé. Ceux qui sont au pouvoir, ce sont des colons, ce ne sont plus les kibboutzim. Malheureusement. C’est un des plus grands problèmes que j’ai avec Israël aujourd’hui ! Le fait que la religion ait pris le pouvoir va perdre le pays.

On va revenir sur ce point. On a l’impression que votre film dit en creux qu’Israël a perdu le lien avec ses prophètes, ceux qui appelaient à la paix : Esaïe, Ezechiel, Jérémie…

Vous avez bien ressenti, alors (rires)

Pourquoi avoir choisi trois frères, quand on sait à quel point, dans la Bible, il y a une malédiction avec les fratries (Caïn, Jacob, Salomon, Joseph) et pas de sœur (les femmes font la guerre) ?

Parce que le film traite aussi de la transmission de la masculinité. Et de ce devoir d’aller à la guerre. Et c’est parce que les femmes font aussi la guerre qu’il y a la tante. Elle est chargée de la sécurité du kibboutz. Elle renvoie à cette génération de femmes qui a fait la guerre lors de la création d’Israël. Elles ont fait leur service militaire. Mais maintenant que le pays devient de plus en plus religieux, ils veulent que les femmes quittent l’armée. Je voulais, à travers elle, rendre hommage aux femmes qui se sont battues pour le pays, pour le protéger lors de la Guerre d’indépendance. Pour moi, le film parle de la transmission de la masculinité : que signifie “être un homme” ? C’est pour ça que j’ai choisi trois frères. Et faire un film sur trois personnages masculins qui sont des frères, il me semblait que ça n’existe pas tant que ça au cinéma. L’enjeu principal était : que se passe-t-il quand tes frères doivent aller à la guerre et que toi tu ne peux pas y aller parce que tu souffres de syndromes post-traumatiques ? Cette question m’intéressait. Et bien sûr, je me suis amusé avec la fratrie. Sur ce que veut dire la fratrie dans la Bible mais aussi dans le cinéma. Le retour du fils prodigue, c’est aussi très biblique. Je voulais jouer avec les clichés, l’anticipation du spectateur. C’est pour ça aussi que le film s’ouvre sur le petit frère [Avishaï, NDLR]. Dans tous les films de guerre, c’est lui le héros, celui qui a peur, qui doit subir les épreuves pour devenir un homme. Mais dans mon film, on change de protagoniste au bout de 7 minutes, parce que ce n’est pas le petit frère le centre de l’histoire mais Yoav [le cadet, NDLR]. C’est lui le héros. Parce qu’il va s’opposer à tous pour sauver son petit frère. C’est ça l’héroïsme pour moi. C’est plus grand que d’avoir le courage d’aller à la guerre.

D’où vient cette confusion entre masculinité et virilité et comment, selon vous, on en arrive à ce que ni le père de Daniel ni Yoav ne peuvent dire leur souffrance alors que le judaïsme est fondé sur le verbe et la transmission ?

Ce sont de très grandes questions ! Au début, il fallait faire la guerre pour pouvoir parler. Avoir un rêve, un discours… Et petit à petit, à force de faire ces guerres, ça nous a définis. Nous sommes devenus des hommes définis par un parcours militaire plus que par leurs valeurs ou tout autre chose.

Comment en est-on arrivé là, selon vous ? Car vous l’avez vécu, je crois…

À force de petits et de grands conflits qui se terminent par de “petites” guerres qui reviennent… Quand un peuple fait la guerre de génération en génération, il finit par penser que c’est ce qui le définit… Ton grand-père a été dans cette guerre, ton père, ton grand frère… Tu te dis : je dois aller à la guerre. C’est Itaï [l’aîné, NDLR] qui représente cette tendance. Parce qu’il a déjà été touché dans sa masculinité, Yoav, lui, commence à comprendre les choses. Ça l’a libéré. Du moins, il le sera complètement à la fin du film. En posant ce geste sur son petit frère, il affirme son émancipation.

Justement ! Vous coupez net sur eux au profit d’Itaï qui va réparer un tuyau dans un champ et l’inonder. Pourquoi ce choix ?

Parce que pour moi, Avishai et Yoav ont opéré leur changement. Pour ce qui concerne le film, ils ont terminé leur parcours. Dans le scénario, je me suis demandé jusqu’au bout si je devais montrer Avishaï regarder la guerre avec le bras dans le plâtre. Et je me suis dit que non. Le plus intéressant pour moi, et le plus subversif aussi, c’est le caractère d’Itaï. Bien sûr, on aurait pu envisager une fin avec le grand frère qui part à la guerre, comme le héros du film Hair. Mais ce n’était pas assez subversif. Les hommes comme Itaï, ne peuvent pas changer, ils sont faits d’un bloc, extrêmement durs envers eux-mêmes, si le doute les assaille, c’est juste le temps d’un clin d’œil, jamais plus. Il arrive, il est complètement trempé, la tante lui demande s’il vient… il est épuisé, il a un doute. Sur ce doute, je coupe !

C’est encore éminemment dans la pensée juive, le doute…

Oui !

Itaï inondant le terrain fait penser au Déluge. À la fois purificateur, régénérateur mais aussi moment où Dieu décide de laisser la Justice aux hommes. Est-ce à dire qu’Itaï va pouvoir reconsidérer ce qui est juste ?

Oui, c’est exactement ça. Voire plus. Je voulais terminer par une image forte. Celle d‘un soldat complètement trempé, qui est dans la boue, épuisé. Et jouer aussi sur l’iconographie du film He Walked Through the Fields, un des films sionistes les plus importants d’Israël, avec Assi Dayan, le fils du général Moshé Dayan. Ce film parle des paramilitaires et juifs pendant la création d’Israël qui font exploser un pont. À la fin, le personnage d’Assi Dayan se sacrifie. Il incarne vraiment l’image du soldat israélien : un agriculteur qui a travaillé dans les champs et il se sacrifie dans une petite bataille. Or on ne montre pas qu’il meurt. On a dissout sa mort et les champs. Comme s’il avait donné son corps. C’est avec cette image que je voulais jouer. Il ne meurt pas dans une guerre pour l’indépendance. C’est juste une autre guerre. Peut-être est-elle injuste. Peut-être n’est-elle pas indispensable. Je souhaitais montrer avec cette fin ce que nous aurions dû être et ce que nous sommes devenus. Donner un miroir. Parce que je pense qu’on s’est complètement gourés !

Dans une scène bouleversante avec sa mère, Yoav pleure son l’innocence perdue. L’est-elle définitivement aussi pour Israël ?

Quand j’écrivais cette scène, chaque fois je chialais. Est-ce que j’étais petit ? Est-ce que j’ai été un enfant ? Ce qui est intéressant quand tu fais un film et que tu le voies après, c’est que parfois tu vois des choses auxquelles tu n’avais pas consciemment pensé ni à l’écriture, ni à la réalisation. Après la scène avec la mère, il y a celle avec le père de Daniel [l’ami d’enfance qui mourra à la guerre, NDLR] qui dit lui aussi : “Il a aussi été un petit enfant”. Or ce n’est pas écrit comme ça en hébreu. Ce sont d’autres mots que j’utilise. Et quand je l’ai vu traduit, j’ai pris conscience qu’une fois encore j’avais parlé du fait que c’était un enfant… C’est donc que cette notion de perte de l’innocence est ancrée très fortement dans le film. Il y a deux jours, je présentais ce film à Rennes, il y a eu aussi une question sur la perte de l’innocence. J’avais les larmes aux yeux, parce que je me suis dit que moi-même, en tant qu’homme, j’étais mieux avant (de faire) la guerre, avant l’armée. En tant qu’homme, que personne. L’armée te prend cette part d’innocence et c’est impossible de revenir en arrière.

Un autre moment très important : la partie de paintball…

Ce qui est bien avec le paintball, c’est l’idée que tu joues avec quelque chose où le sang a disparu. Il est devenu une peinture. Déjà, c’est très visuel avec toutes ces couleurs qui explose partout. Ensuite, tu joues à quelque chose qui est très dangereux, avec la barrière de ce qui est réel et ne l’est pas. C’est une guerre mais ce n’est pas une guerre. C’est une guerre de peinture. Tu joues avec un jeu d’enfance qui devient une réalité très dangereuse. Tu as peur parce que tu sais qu’il utilise de véritables armes, de vraies balles. Je savais qu’il y aurait cette séquence dès le début de l’écriture. Quand j’avais 24 ans, notre frère aîné – nous sommes quatre frères – qui était officier dans une unité d’élite de l’armée, a eu peur pour moi quand j’ai été appelé pour faire la guerre. Mais il ne voulait pas montrer ses émotions. Alors il m’a dit : “Montre-moi comment tu entres dans cette maison, que je voie ta technique”. Quand il m’a vu, il était totalement affolé ! Il m’a dit : “Quoi ?! C’est comme ça qu’on t’a appris ! C’est des connards !”. Il a pris un balai et il a commencé à m’expliquer. On était chez nous, notre père regardait la télé, c’était une situation totalement absurde ! Je suis partie de ce souvenir pour écrire @Un havre de paix. L’idée d’un grand frère qui va enseigner à son petit frère les techniques de combat. Pour moi, le paintball pouvait permettre pas mal de choses. Dès le début de la scène, tu sais que ça va être un règlement de compte très chargé, donc tu veux voir qui va gagner. Itaï tente de transmettre à son petit frère : “Si tu vas à la guerre comme à un jeu, tout sera beaucoup plus facile”. Pour beaucoup de soldats, c’est la meilleure façon de se comporter : penser que la guerre est un jeu.

Vous dîtes que ce pays se radicalise avec les religieux. Pourtant ses prophètes (Ezechiel, IsaIe, Jérémie, etc.) ont plaidé pour la paix. Notamment dans le Lévitique : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Et plus loin : “Tu aimeras l’étranger comme toi”.

C’est le problème avec ce bouquin. On peut trouver dans la Bible de très belles phrases mais aussi de très dangereuses. Je crois que ça en dit plus sur la personne qui cite que sur le livre. Car Il dit aussi qu’il faut lapider les homosexuels ! Il y a donc aussi des conneries dans ce livre. Le seul point commun entre mon propre père et celui du film, c’est qu’il était athée. Il était de gauche et se risquait à parler avec l’OLP quand c’était interdit. Nous avons grandi dans une famille où on ne mêlait pas religion et guerre. C’est un conflit national, pas religieux. Il faut mettre la religion à la porte et la laisser dans les synagogues. Pas à la Knesset ! Ce dont j’ai peur, c’est que les religieux entrent de plus en plus. Ou qu’il y ait des hommes politiques qui, comme ce candidat au ministère de l’Éducation, veulent que la loi soit celle de la Torah. Daniel exprime mon opinion quand il porte un tee-shirt floqué du logo d’un parti d’extrême gauche… On lui dit : “Change de maillot, c’est dégueulasse”. Mais il répond : “Non, c’est fait exprès. C’est bien qu’ils se souviennent de ceux qui se sont battus dans les guerres qui étaient vraiment importantes”. Ce sont ceux qu’on traite maintenant de gauchistes, de traîtres alors que ce sont eux qui se sont battus lors de la Guerre d’indépendance, de la Guerre de Kippour, de la guerre de 56. Dans toutes les guerres ! C’est très facile d’oublier et de les traiter de gauchistes ou de je sais pas quoi aujourd’hui.

Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de tout ce que vous avez voulu faire passer dans votre film, par delà le fait de ce qui relève de la liberté du spectateur bien sûr ?

Je vais essayer de trouver quelque chose d’intelligent à dire (sourire)… Dire qu’il y a un prix un payer pour toutes ces guerres. Cette société qui continue d’être en guerre et en guerre et en guerre, ce n’est pas un truc bien. Ça a un prix pour la société et pour les hommes. Non, ce n’est pas un truc bien. La société devient de plus en plus masculine. Quand une société se définit par une masculinité de guerre, par la seule virilité, elle devient de plus en plus violente et ne se définit plus que par ça. Et c’est un grand danger.

Votre prochain film ?

Si je trouve le budget, mon prochain film s’appellera Décompression. Un road trip entre un père et son fils qui ne lui a pas parlé depuis vingt ans mais a besoin de lui faire signer des documents pour récupérer un appartement familial situé à Varsovie. Le père, qui souffre d’un SSPT depuis la guerre du Kippour, parie aux villageois de son kibboutz qu’il va pouvoir rejoindre Eilat en tracteur en six jours comme il l’avait fait “à l’époque”. Ce voyage va permettre de comprendre ce qu’il s’est passé entre le père et le fils. En fait, il s’agit d’une chanson d’amour dédiée à mon père…

Propos recueillis à Paris par Gilles Tourman