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Dirty God : Entretien avec Vicky Knight

À l’occasion de la sortie du beau Dirty God (critique à retrouver dans le n°2157 des Fiches du cinéma), Sulamythe Mokounkolo et Simon Hoarau ont rencontré sa réalisatrice, Sacha Polak, et son interprète principale, Vicky Knight.

Voici donc notre entretien avec Vicky Knight.

Il s’agit de votre première expérience au cinéma. Racontez-nous vos débuts…

J’ai adoré chaque minute passée sur ce projet, y compris durant les moments les plus dur. C’était comme une thérapie, pour moi. J’avais eu de mauvaises expériences à la télévision. J’avais été castée pour un documentaire consacrée aux victimes de graves brûlures. Il s’avère que c’était une émission de dating, intitulée “Trop moche pour l’amour” (Too ugly for love, ndlr). Je suis lesbienne, et ils m’avaient mis avec un garçon, lui-même homosexuel. C’était horrible. Alors, quand la directrice de casting Lucy Pardee m’a contactée, j’ai immédiatement refusé. Ça lui a pris un an pour me convaincre. Elle a pris le temps de me présenter le projet. J’ai alors compris que je jouerais un personnage, et non mon propre vécu. J’ai alors accepté. Et nous voici !

Il s’agit d’un premier rôle pour lequel vous vous mettez à nu, émotionnellement comme physiquement. Comment avez-vous surmonté le regard des autres et celui de la caméra ?

C’était très dur, au début, d’accepter cette intimité, et de jouer avec… Pendant 15 ans, j’ai détesté mes cicatrices. J’ai survécu à un incendie quand j’avais 8 ans, j’ai perdu des êtres chers. Pendant très longtemps, j’ai caché et protégé mes cicatrices. Je ne laissais personne les voir. Quand j’ai dû les dévoiler devant la caméra, notamment lors de la scène de masturbation et de sexe, j’étais très intimidée. Surtout parce que je n’avais aucune idée du résultat, ni de la construction du plan. Mais je me suis laissée guider et j’ai été épatée par le résultat. Je me suis dit : “J’ai pleuré pendant 15 ans pour ça ?”. Je ne me suis alors jamais sentie autant “humaine”.

Sacha Polak, la réalisatrice, nous expliquait que vous refusiez de visionner vos scènes durant le tournage. En réalité, vous avez attendu la première projection officielle pour découvrir votre travail. Pourquoi ?

Sacha m’a proposé de participer au processus de montage. J’ai refusé. J’ai préféré le découvrir avec ma famille, mes amis et l’équipe de tournage. Une projection a été organisée à Londres pour nous. J’avais vraiment besoin de partager ça avec eux.

Comment s’est déroulé le tournage avec les autres membres du casting ?

C’était tellement bien ! J’ai eu la chance de participer à quelques sessions de casting. Pour le rôle de Naz, plusieurs acteurs ont auditionné, mais je n’y trouvais aucune connexion. C’était parfois affreux (rires). Et Bluey Robinson est arrivé. J’ai alors dit à Sacha que je pourrais devenir hétéro pour lui. C’était le critère indispensable (rires). Eliza, qui joue ma fille, a été adorable. Je n’ai jamais été très patiente avec les enfants, et cela collait plutôt bien avec mon personnage, qui apprend tant bien que mal la réalité de la maternité. Pendant les scènes où Eliza pleurait, j’étais vraiment stressée, je voulais arrêter. Mais Sacha m’encourageait à aller jusqu’au bout des choses.

Comment avez-vous préparé le rôle ?

Je n’ai aucune expérience en la matière. J’apprenais progressivement mes lignes sur le tournage. Je me sentais plus à l’aise comme ça. Ce qui n’avait rien à voir avec l’approche de Katherine Kelly (qui interprète Lisa, la mère de Jade, ndlr), qui passait des heures dans sa caravane à lire et à apprendre son script. Avec Sacha, nous faisions quelques sessions de lecture, elle me demandait mon ressenti sur telle ou telle scène. Ce sont les seuls moments où j’anticipais mon rôle sur le long terme.

Ce n’était pas trop délicat de partager autant de points communs avec Jade ? Arriviez-vous facilement à faire la part des choses ?

Dans l’ensemble, oui ! Nous avons des vies très similaires. Qu’il s’agisse d’un incendie ou d’une attaque à l’acide, les traitements sont en réalité les mêmes. Pour moi, il était donc facile d’entrer dans le personnage. J’ai traversé les étapes qu’elle traverse dans le film. Notamment lorsqu’elle recherche une clinique spécialisée en ligne. Je l’ai souvent fait lorsque j’étais enfant. J’ai écrit à de nombreux docteurs exerçant dans le monde entier : États-Unis, Maroc, Turquie, Australie… J’ai tout essayé. Dans une autre scène du film, Jade se cache sous une burqa. Pendant toute mon enfance et mon adolescence, je me suis cachée sous des pull-overs, des écharpes, des gants…Tout vêtement couvrant était un prétexte idéal pour passer inaperçue.

Votre personnage s’émancipe progressivement du carcan familial et des exigences sociales. S’agit-il d’un rôle féministe ?

Je pense surtout que nous aurions eu un film complètement différent si le rôle avait été attribué à un homme ou encore à une actrice maquillée. Selon moi, c’est un rôle féministe dans la mesure où il est de plus en plus fréquent d’attribuer ce genre de schéma narratif (tournant autour des questions de la résilience, de l’émancipation, ndlr) aux femmes. Évidemment, de nombreux hommes ont eu une expérience similaire mais on tend facilement à les croire plus forts et combatifs. Ce qui n’est pas toujours vrai… Mais dans la vraie vie, les femmes ont tendance à rester invisibles. Pour ma part, j’ai pu faire appel à mes propres expériences personnelles. Je suis passée par ces émotions, par ces traitements. Ce qui ne m’a pas empêché de craquer à plusieurs reprises sur le tournage. Certains jours, je ne me sentais pas de relever ces obstacles. Mais Sacha était là pour me soutenir. Elle m’a sauvé la vie. Il y a deux ans, j’étais prête à tout abandonner… Aujourd’hui, j’ai appris à vivre avec mes cicatrices, je tiens à raconter mon histoire. Et le fait de pouvoir le faire partout dans le monde, c’est une grande chance.

Vous êtes un modèle maintenant…

J’aimerais beaucoup. Avant j’étais la fille aux cicatrices. Maintenant je suis la fille qui joue dans un film… avec des cicatrices (rires). Quand cette information devient secondaire, c’est une victoire pour moi.

Vous avez d’autres projets en cours ?

Oui, j’ai un agent maintenant ! J’ai quelques auditions à venir mais je ne suis pas autorisée à en parler. Si ça ne donne rien, tant pis, j’écrirai un livre ! (rires) Et si ça ne marche pas non plus, ce n’est pas grave. Je ne me mets pas la pression.

Propos recueillis par Sulamythe Mokounkolo et Simon Hoarau