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Dirty God : Entretien avec Sacha Polak

À l’occasion de la sortie du beau Dirty God (critique à retrouver dans le n°2157 des Fiches du cinéma), Sulamythe Mokounkolo et Simon Hoarau ont rencontré sa réalisatrice, Sacha Polak, et son interprète principale, Vicky Knight.

Voici donc l’intégralité de notre entretien avec Sacha Polak, dont c’est là le troisième long métrage.

Vos précédents films ont été projetés au Festival de Berlin. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Hemel était mon premier film en tant que réalisatrice. L’avant-première avait été une expérience extraordinaire. Voir mon film pour la première fois sur un écran géant, avec un public, était extraordinaire. Les gens étaient très heureux. Ma famille était là, mes meilleurs amis aussi. Zurich a également été projeté en avant-première à Berlin. Mais la fin de Zurich est difficile. Quand j’ai vu le visage des spectateurs à la fin de la projection, je me suis dit que je devais leur acheter des glaces pour les réconforter, ils n’avaient pas l’air heureux. C’étaient deux expériences très différentes.

Pourquoi l’Angleterre ? Qu’est-ce qui vous a décidé à faire un film en langue anglaise ?

C’est arrivé par hasard. On m’avait demandé de faire un autre film au Royaume-Uni, un film d’époque, en costumes. J’ai travaillé sur ce film, mais en fin de compte, je n’ai pas pu le réaliser, je ne croyais pas en l’histoire. Dans le même temps, j’ai commencé à écrire Dirty God. Le film a commencé à prendre de plus en plus d’importance, parce que je me trouvais en Angleterre. J’ai commencé à parler à des femmes qui avaient survécu à des brûlures. J’ai appris qu’en Angleterre, près de 400 femmes étaient ainsi attaquées chaque année. J’ai alors su que l’histoire ne pouvait pas se dérouler ailleurs.

Est-ce différent de travailler avec un acteur non-professionnel ?

Pas vraiment. Chaque acteur a une approche différente. Vous expérimentez des contextes différents avec des personnes différentes, comme dans la vie. Donc, je dirais que non. Quoi qu’il en soit, c’était fantastique. Elle (Vicky Knight, ndlr) est incroyable. Elle est très professionnelle. Elle rendait tout le monde heureux, elle était très contente que nous fassions ce film. Ça l’a complètement changée, c’était important pour elle. C’était une expérience incroyable.

Dans le film, Vicky se met à nu, physiquement et psychologiquement. A-t-elle eu peur du regard de la caméra ?

C’était très émouvant pour elle, le processus a été très difficile. Elle a dissimulé ses cicatrices pendant 15 ans. Les révéler devant la caméra a représenté une étape importante pour elle, qui avait l’habitude de se cacher et de ne pas sortir. Nous avons construit une relation forte, basée sur la confiance. Nous avons pris le temps de nous connaître. Lorsque nous nous sommes rencontrées, elle ne savait pas nager, donc je lui ai appris. Nous avons pris des leçons de danse ensemble, je pensais qu’elle gagnerait en confiance. Je pensais également qu’elle devait danser dans le film. Je ne lui ai pas donné le script, le premier jour, en lui disant “Tu dois te masturber devant la caméra”, les choses ne se sont pas déroulées comme ça. Je lui ai expliqué le film petit à petit, nous en avons beaucoup parlé. À la fin, elle était totalement à l’aise. Elle a refusé de voir le film avant qu’il soit achevé. Nous avons loué un cinéma à Londres et invité certains des acteurs, et aussi sa famille. Sa mère était présente, j’appréhendais sa réaction. J’espérais qu’elle allait l’apprécier. Ils ont adoré : c’était très important pour moi.

Comment s’est passée la relation entre Vicky et Eliza, sa fille dans le film ?

Très bien. Au Royaume-Uni, quand vous travaillez avec de jeunes enfants, la réglementation est stricte, vous devez remplir de nombreux formulaires. Il existe de nombreuses barrières légales. Le tournage a commencé le 2 janvier, mais ce n’était pas le projet initial. Nous devions débuter plus tard, mais je voulais tourner dans le Coca-Cola London Eye (grande roue installée à Londres à l’occasion des festivités de l’an 2000, ndlr) et à la Foire – mais il n’y avait pas de foire après le 2 janvier. Et nous devions absolument tourner ce jour-là dans The Eye. Donc, il nous fallait absolument l’enfant. La production m’a dit de sélectionner des enfants par Skype. J’ai refusé, je voulais voir les filles en personne. Seuls deux enfants ont pu venir ce jour-là. L’une était la fille d’une de mes amis. Eliza est venue vers moi, s’est assise sur mes genoux et a commencé à jouer avec moi. Je me suis dit, c’est bon, c’est elle. Elle a été formidable, du début à la fin. Pour nous, ça a été un cauchemar, car à cause de la réglementation, ses heures de tournage étaient limitées. Mais Eliza a été parfaite – et heureuse.

La famille est l’un de vos thèmes de prédilection. Il était donc important pour vous que votre héroïne ait une fille, qu’elle vive avec sa mère ? Comment avez-vous élaboré ce contexte familial ?

Dans le film, Jade est hospitalisée pendant environ six mois. C’est donc sa mère qui, pendant ce temps, élève sa fille. Mais la mère de Jade n’est pas parfaite. Elle l’a eue très jeune. Par conséquent, s’occuper de sa petite-fille est comme un deuxième emploi pour elle. Quand Jade sort de l’hôpital, elle a peur d’être rejetée par sa fille, d’être perçue comme un monstre – par elle, par le reste du monde. Mais Jade doit prendre ses responsabilités. Elle doit se comporter comme une mère, assumer ses fonctions, au lieu de laisser faire sa mère. Elles vivent ensemble dans une toute petite maison avec une enfant en bas-âge, pas très propre et touche-à tout. C’est une nouvelle situation, dans laquelle chacune est tenue de trouver sa place.

Vous faites des films sur les femmes. Est-ce un sujet qui vous tient à cœur ?

Ça n’a pas toujours été le cas. C’est arrivé aussi un peu par hasard. Ces dernières années, quand j’observais les personnages de femmes dans les films, c’étaient toujours des anges, toujours très belles. Et je me suis dit qu’il serait bien de faire un film avec des femmes plus naturelles. Des femmes qui font parfois des choses stupides ou horribles, avec plus de dimensions. Je pense que c’est important. Ça ne veut pas dire que je ferai toujours ce genre de films, mais je pense qu’il est important qu’ils existent.

Dirty God ne tombe jamais dans le pathos, dans le larmoyant. Comment avez-vous réussi à ne pas mettre trop de mélodrame ?

C’est une question de goût. J’ai essayé d’ajouter quelques éléments légers et drôles. Comme lorsqu’elle voit sa mère au poste de police, et qu’à la fin d’une discussion très émouvante, elle lui demande comment elle a gagné cette coupe (celle de meilleure employée du mois, ndlr). Il s’agit de mixer la tristesse et les rires.

Pourquoi ce titre, Dirty God ?

Pour moi, c’est une manière de traduire ce que ressent Jade. Longtemps, le film s’est appelé Jade. Mais j’ai remarqué que de nombreux films mettant en scène des femmes prenaient le nom de leur personnage principal. J’ai par conséquent changé d’avis. Dirty God, c’est un titre fort, une question de feeling. Vous vous posez des questions à son sujet. Tout le monde mérite un Dieu bienveillant, qui soit bon avec vous. Jade a l’impression que son Dieu n’est pas tendre avec elle, qu’il ne la traite pas particulièrement bien.

Il s’agissait de votre première expérience en tant que scénariste. Souhaiteriez-vous réitérer l’expérience ?

Oui. J’ai adoré. Sur mes films précédents, j’avais participé, depuis le début, à tout le processus d’écriture. Nous avions travaillé ensemble, avec les scénaristes. Mais j’ai senti que, cette fois, je voulais prendre plus de responsabilités encore. Et j’ai adoré.

Était-ce difficile ?

Oui. Faire un film est très difficile. Parfois c’était sympa, d’autres fois c’était plus difficile. Je l’ai fait avec Susanne Farrell (scénariste, ndlr), et j’ai adoré travailler avec elle. Nous avons passé de longues heures sur le scénario. Mais l’expérience s’est révélée très gratifiante.

Toutes les scènes étaient-elles précisément écrites, ou autorisiez-vous vos acteurs à improviser ?

Il y avait beaucoup d’improvisation. J’aime travailler de façon un peu relâchée. Il y a aussi beaucoup d’argot dans le film, donc j’ai beaucoup travaillé avec les acteurs qui, en retour, m’ont beaucoup appris. Je leur expliquais la scène, ce qui allait se dérouler, et puis je les laissais faire, et utiliser leur propre langage. Chaque jour, j’aimais ajouter des scènes.

Quelle est votre ambition en tant que réalisatrice ?

Je ne sais pas. Pour moi, faire un film, faire de l’art, est un moyen d’apporter du réconfort aux gens. Vous pouvez toucher quelqu’un et lui faire sentir qu’il n’est pas seul. Rendre la vie des gens plus simple, plus riche. C’est mon ambition, je dirais. Mais c’est un peu vague. Bien sûr, je veux que mon prochain film soit meilleur que le précédent, qu’il touche une audience plus importante. Mais parfois, quand vous voyez les gros films qui sortent en même temps que le vôtre, avec leurs immenses affiches, vous vous dites que personne n’ira le voir, parce que personne ne saura qu’il existe.

Êtes-vous influencée, inspirée, par d’autres réalisateurs ?

Bien sûr. J’adore Steve McQueen, Paul Thomas Anderson, Wim Wenders, Fellini… Il y a tellement de réalisateurs, de directeurs de la photographie… Quand je fais un film, lorsque m’en vient la première idée, tout devient une inspiration. Tout ce que j’ai vu, tous les auteurs que j’ai lus : je me demande si ce sera utile à mon film ou non.

Votre film donne à voir beaucoup d’éléments de la société britannique. Nous pouvons découvrir la vie des jeunes Britanniques, leur argot notamment. Pourtant, il s’agissait de votre première expérience pour un film anglais. Combien de temps vous a-t-il fallu pour tout assimiler ?

Un film est en constante évolution. Il n’est pas fini tant que vous ne le décidez pas. Pour ma part, il m’a fallu un certain temps pour apprécier Londres. Maintenant, c’est le cas. Je trouve qu’il s’agit d’une ville très difficile, je ne la comprends toujours pas complètement. Il y a certains aspects que j’aime beaucoup, d’autres moins. Le film présente surtout l’image que je me fais de Londres.

Combien de temps a duré le tournage ?

33 jours, il me semble. Le tournage a été court, nous n’avions pas beaucoup d’argent. Toutes les scènes extérieures ont été filmées à Londres, sur environ 10 jours. Puis nous sommes allés aux Pays-Bas, dans un tout petit appartement, puis enfin au Maroc.

Avez-vous ressenti une différence entre un tournage en langue anglaise et un tournage dans votre langue natale (le néerlandais, ndlr) ?

Travailler au Royaume-Uni était surtout différent en raison de la législation. Nous avions besoin d’un parc à roulottes, chaque acteur devait possédait la sienne. Or le parc se trouvait à trente minutes du lieu de tournage. Les acteurs l’utilisaient pour déposer leurs sacs le matin et les récupérer le soir… Cela nous a coûté beaucoup d’argent. Aux Pays-Bas, nous n’en avions pas. Les gens semblent être plus professionnels au Royaume-Uni. Je ne sais pas comment ça se passe en France, mais chez eux, chacun a une tâche bien spécifique, et ne fait rien d’autre. Aux Pays-Bas, tout le monde met la main à la pâte. C’est une bonne ambiance, bien que parfois un peu confuse et chaotique. Les Britanniques sont aussi un peu plus peureux. Ils craignent de faire une erreur et d’être poursuivis.

Dirty God est un film à petit budget. Pourtant vos précédents films ont fait l’expérience de festivals internationaux. Cette première visibilité ne vous-a-elle pas aidée pour le réaliser ?

Je pense que si. Mais il est difficile, pour une réalisatrice hollandaise, de faire un film au Royaume-Uni. Les producteurs me connaissent, mais je dois faire mes preuves, les convaincre que je suis la nouvelle Jane Campion. Tout le monde veut faire des films, mais il n’y a pas assez d’argent pour tous.

Votre film va-t-il bénéficier d’une sortie mondiale ?

Il va sortir aux Pays-Bas, en Belgique, au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis, en Australie, en Chine. Pour le reste, je ne sais pas encore. Les producteurs sont encore en train de le vendre. Pour l’instant, il voyage de festival en festival. La semaine prochaine , Vicky et moi nous rendons à Sydney. Puis nous irons en Pologne, en Allemagne, à Taïwan, à Stockholm, Helsinki… Nous voyageons beaucoup.

Pendant les festivals, avez-vous eu l’opportunité de rencontrer des personnes ayant vécu la même expérience que Vicky ?

Oui. Nous avons fait beaucoup de Q&A. Je pense que Vicky a inspiré beaucoup de monde. Chaque soir, ou presque, nous rencontrons quelqu’un qui pleure, car il a lui aussi des cicatrices, et a vécu la même chose. C’est une très belle expérience, très émouvante.

Propos recueillis à Paris par Sulamythe Mokounkolo et Simon Hoarau