Rechercher du contenu

Annecy 2019 : focus sur le long métrage Ville Neuve

Première vitrine mondiale du cinéma d’animation et de ses enjeux tant esthétiques qu’industriels, le Festival international du film d’animation d’Annecy déroule sa 43e édition, du 10 au 15 juin prochain. Une nouvelle occasion pour la rédaction des Fiches du Cinéma de porter attention à la création du cinéma de “prise de vues image par image” et de mettre en avant, au cœur d’une programmation dense, entre compétition et patrimoine, séances événements et hommage au Japon, quelques pépites singulières, signées par des auteur(e)s qui interrogent, avec talent et sens du risque, les codes dramaturgiques et visuels de l’écriture animée.

Inaugurant la catégorie “Contrechamp”, la toute nouvelle section compétitive longs métrages, ouverte aux films “les plus singuliers, ainsi qu’à ceux qui posent davantage de défis dans leur relation au public” (pour reprendre les mots du communiqué de presse du festival) ; Ville Neuve du réalisateur québécois Félix Dufour-Laperrière pourrait s’affirmer comme la nouvelle grande expérience formelle et existentielle de la programmation annécienne, depuis les présentations respectives, en 2013 et 2016, de Jasmine d’Alain Ughetto et de La Jeune Fille sans mains de Sébastien Laudenbach.

Librement inspiré de la nouvelle de Raymond Carver, La maison de Chef, Ville Neuve vient ainsi lier registres intimes et collectifs et, comme dans Transatlantique, son précédent essai documentaire en prise de vues réelles, Félix Dufour-Laperrière, cinéaste au style hybride pour lequel la découverte de Sans Soleil de Chris Marker fut une révélation, s’attache à observer le comportement des hommes face à la mer et à eux-mêmes.

Propos recueillis par Francis Gavelle

Synopsis de Ville Neuve (Sélection Officielle, section compétitive longs métrages “Contrechamp”)

Un été en bord de mer sur les côtes arides de la Gaspésie. Résolu à arrêter de boire, Joseph s’installe dans la maison d’un ami. Il réussit à convaincre Emma, son ex-femme, de le rejoindre. Tandis que la campagne référendaire de 1995 sur l’indépendance du Québec bat son plein, des maisons brûlent, des discours s’affrontent, un couple se retrouve, s’aime et se défait.

Techniques

Dessin sur papier

Voir la bande-annonce du film

Entretien

1. Un trio de protagonistes (père, mère, fils) en plein questionnement existentiel, la campagne référendaire pour l’indépendance du Québec en 1995 ; vous liez ici l’intime et le politique. Cette mise en parallèle était-elle constitutive de l’origine du projet ? Pourquoi ce choix et ce contexte, sur lequel éclairer les non-Canadiens ?

Cette volonté de lier l’intime et le politique, de faire résonner les destins, les appréhensions et les désirs individuels et collectifs est un des principaux moteurs du film. Et en a constitué, avec l’histoire d’amour difficile, le point de départ. Ces aspirations intimes et communes me semblent liées, comme le sont les libertés individuelles et collectives. Elles m’apparaissent comme des espaces voisins et communicants, puisque résonnent souvent chez l’une les soubresauts qui agitent l’autre.

Dans le contexte plus spécifique du Québec, les aspirations à l’indépendance politique, encore bien vivantes bien que politiquement dispersées, ont eu la même intensité, la même profondeur, ont généré le même trouble qu’une grande histoire d’amour. Et continuent de le faire, même si c’est aujourd’hui de façon plus discrète. Plus souterraine peut-être.

Toutefois, je ne souhaitais pas qu’une option politique s’incarne nécessairement dans un personnage, et que l’option opposée le soit dans un autre. Le film ne met pas en place un régime d’exactitude mais tente plutôt de saisir des forces à l’œuvre, des désirs, parfois mal nommés, des douleurs et des espérances secrètes.

2. Un parti pris du noir et blanc, un style visuel qui allie scènes abstraites et plans-séquences réalistes (comme ce saisissant travelling latéral sur la mère et le fils qui longuement discutent), vous semblez oser tout ce qui “effraie”, à quelques exceptions près, le long métrage d’animation. Que vous inspire cette remarque sur le long métrage d’animation, et comment l’esthétique de Ville Neuve s’est-elle mise en place ?

Pendant la fabrication de Ville Neuve, j’ai souhaité préserver le plaisir de dessiner et profiter au maximum de la latitude rendue possible par une structure de production à la fois modeste, précise et ouverte. Ce qui nous a amenés à dessiner et animer l’entièreté du film sur papier, au pinceau et au crayon !

Le noir et blanc s’est également imposé, pour sa signature graphique franche, pour la proximité que l’image animée conserve ainsi avec l’objet dessiné sur papier. Et surtout pour sa capacité à être traité avec des transparences et surimpressions, les tons de gris se mariant souvent avec élégance entre eux.

J’ai également souhaité préserver, par goût et par plaisir, une partie du langage cinématographique et du caractère exploratoire que l’on retrouve dans les courts métrages animés d’auteur, formes courtes et singulières qui offrent parfois au cinéma d’animation ses plus belles minutes.

Dans le même ordre d’idée, le passage à l’abstraction ou à un certain onirisme correspond à ce que le film tente de saisir : des désirs concrets ou abstraits, des craintes visibles ou invisibles, des rêves inassouvis.

3. Au-delà de la seule évocation de votre film, quelle est votre principale attente, espoir ou inquiétude, aussi bien sur le plan créatif que professionnel, par rapport à l’avenir du cinéma d’animation ?

Une conviction et une crainte. Je suis convaincu de la pertinence et de la puissance de l’image animée. Tout particulièrement dans un contexte où les images, plus ou moins banales, plus ou moins signifiantes, abondent. Le cinéma d’animation, par sa singularité et son potentiel de renouvellement du regard, peut beaucoup. S’il a le courage de sortir de l’étroit périmètre commercial à l’intérieur duquel on le contraint trop souvent.