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Annecy 2019 : focus sur le court métrage Nuit chérie

Première vitrine mondiale du cinéma d’animation et de ses enjeux tant esthétiques qu’industriels, le Festival international du film d’animation d’Annecy déroule sa 43e édition, du 10 au 15 juin prochain. Une nouvelle occasion pour la rédaction des Fiches du Cinéma de porter attention à la création du cinéma de “prise de vues image par image” et de mettre en avant, au cœur d’une programmation dense, entre compétition et patrimoine, séances événements et hommage au Japon, quelques pépites singulières, signées par des auteur(e)s qui interrogent, avec talent et sens du risque, les codes dramaturgiques et visuels de l’écriture animée.

Cinéphile butineuse que la découverte, enfant, du moyen métrage d’Albert Lamorisse, Le Ballon rouge, fait rêver tout autant qu’il lui donne l’envie de faire rêver les autres ; Lia Bertels étudie, de 2006 à 2011, le cinéma d’animation à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Visuels de La Cambre, à Bruxelles. Elle y développe un univers poétique et humaniste, où son trait sensible s’ouvre au charme des accidents graphiques et où son expression sonore sait accueillir les souffles et les hésitations d’une confidence.

Après deux précédentes sélections (Micro-dortoir en 2010 et Tiny Big en 2017), Lia Bertels revient au festival, en “compétition courts métrages”, avec un nouveau film intitulé Nuit chérie. Produit par Ambiances…asbl et Luna Bleu Film, elle y met en scène un ours insomniaque en période d’hibernation, une louve qui oublie sa faim en jouant du oud, un yéti qui défie les lois de la perspective et un singe “agent de liaison” des solitudes alanguies… Rencontre avec l’auteure de ce bestiaire pas si bestial.

(Propos recueillis par Francis Gavelle)

Synopsis de Nuit chérieSélection Officielle, Courts métrages en compétition

En plein hiver, au pays du Yéti, un ours n’arrive pas à s’endormir. Il pense trop et broie du noir. Lorsqu’un singe blanc lui propose d’aller manger du miel chez sa tante pour lui changer les idées. Une belle et étrange nuit s’ouvre alors à eux et l’ours réalise qu’il a bien fait de ne pas s’endormir.

Techniques

Ordinateur 2D

Voir la bande-annonce du film :

Entretien

1. Dans Micro-dortoir, en 2009, vous aviez donné la parole à de jeunes enfants : ils y racontaient leurs rêves et cauchemars, que vous mettiez en images et mouvements, dans un style graphique vif. Avec Nuit chérie, l’esprit d’enfance demeure, mais s’apparente plus à un rêve éveillé, sur lequel planent langueur existentielle et inquiétante étrangeté.

Comment est né le projet ? S’inscrirait-il d’ailleurs dans une continuité d’univers, pour enfants de 6 à 116 ans, comme pourrait le laisser suggérer le fait que le film soit, tour à tour, programmé en “séance enfants” (en février dernier, au festival du court métrage de Clermont-Ferrand) ou en compétition “courts métrages” adulte (ici, au festival d’Annecy) ?

Cela fait maintenant plusieurs années que je travaille sur une version 2.0 de Micro-dortoir, également basée sur des enregistrements d’enfants, qui s’appelle On n’est pas près d’être des super-héros (la fin de la production est prévue pour septembre !). L’idée était de reprendre le même concept de documentaire animé, mais en abordant le monde de l’enfance de façon plus vaste, plus universelle. Entre temps, tout ça m’a amenée à vouloir réaliser Nuit chérie, car en enregistrant la vision des enfants d’aujourd’hui, j’ai entendu qu’ils avaient besoin qu’on les prenne au sérieux, qu’ils sont loin de ne pas pouvoir comprendre certains degrés de sens.

L’idée de Nuit chérie était donc de faire un film contemplatif et d’y apporter à petits pas une dimension philosophique, tant pour les enfants que les adultes. Et, en effet, les compétitions dans lesquelles il est sélectionné montrent bien qu’il touche un large public. Par ailleurs, je pense qu’il ne faut pas confondre ours et nounours ; ce n’est pas parce qu’il y a des animaux mignons qui parlent que c’est forcément un film adressé aux enfants. On n’est pas près d’être des super-héros explorera encore mieux cette tension du passage de l’enfance à l’âge adulte.

Enfin, avec Nuit chérie, l’envie était aussi de me lancer dans quelque chose de plus narratif, avec des dialogues, des décors, de travailler avec une équipe,… En somme, tenter quelque chose de nouveau pour moi, tout en respectant une forme de simplicité à laquelle je tiens de manière générale.

2. Entre anthropomorphisme assez peu disneyen, palette chromatique “au bleu”, empreinte musicale persane et penchant pour un certain théâtre de l’absurde, quelles sont les inspirations du film ? Pourquoi, et comment se sont-elles mêlées ?

Pendant l’écriture du scénario j’ai beaucoup écouté la musique du chanteur iranien Kourosh Yaghmaei. J’ai ressenti cette évidence de mêler le rêve de l’ours à cette chanson intitulée Leila, qui veut aussi dire “la nuit” en persan. Sa musique entière a été censurée en 1979, pendant la révolution. Kourosh était l’image de la liberté. C’est pourquoi j’ai eu envie de rendre hommage à cette chanson dans le rêve de l’ours, lui redonner sa liberté et la faire voyager grâce à un film d’animation.

Pour ce qui est des personnages, j’avais envie de casser les genres. Je voulais que le singe ait la voix d’une femme, que le loup soit pour une fois une louve, car c’est vrai c’est toujours le loup, mais comment il fait le loup sans la louve ? On est parfois perdu dans le classement du genre des personnages et je trouve que ça change un peu. Ce n’est pas leur sexe ou leur forme qui détermine leur personnage, c’est eux, tels qu’ils sont à l’état brut, simplement, sans les enfermer dans le cliché d’un caractère prémâché. Je pense que c’est important de commencer à introduire ça dans les films, surtout qu’il y a des enfants dans le public.

3. Au-delà de la seule évocation de votre film, quelle est votre principale attente, espoir ou inquiétude, aussi bien sur le plan créatif que professionnel, par rapport à l’avenir du cinéma d’animation ?

Honnêtement, parfois je me demande dans quoi je me lance en faisant des films ; est-ce que c’est un avenir sûr pour pouvoir vivre, subvenir aux besoins de mes proches, est-ce que je pourrai faire des films toute ma vie, etc. ? Mais lorsque je vois comment mon film a été reçu, ça me donne de l’espoir et je me dis que je peux continuer ce métier, que je ne suis peut-être pas complètement à côté de la plaque. Parce que tenter de traduire ces choses qu’on ne peut pas vraiment expliquer, c’est ma passion. Et puis, on peut voir aussi que l’animation, en général, reste toujours d’actualité et qu’elle est imprégnée des époques qu’elle traverse. Je ne suis pas du tout fermée, ni inquiète à voir comment elle va évoluer, je suis même assez curieuse.

Remerciements à Françoise Janssens et Thierry Zamparutti, de “Ambiances…asbl“, pour leur aide dans la réalisation de cet entretien.

Lien Vimeo de Lia Bertels.