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Tlamess, in-errance

Il y a dans le dernier formidable film d’Ala Eddine Slim, Tlamess, quelque chose de l’ordre du blason poétique, d’un art du détail anatomique, qui cherche l’aporie du monde pour s’y engouffrer, quelque chose qui regarde d’en haut, mais avec une horizontalité saisissante.

Il y a plusieurs sorts dans Tlamess (qui signifie d’ailleurs « lancer une malédiction » en dialecte tunisien). Il y a celui jeté sur les topiques d’un certain cinéma méditerranéen, pourfendant le film en deux: une guerre sanguinaire et invisible, un drame bourgeois, deux motifs éventés que Slim violente calmement jusqu’à en exposer les brèches, les chemins de traverse. Prenant directement la tangente, le film braconne en emportant avec lui dans la béance de son récit tout ce qui ferait écran au pur nécessaire, comme dans cette scène ahurissante, en vue d’aigle, où le temps remonte impassible d’un minaret vert-néon à un brasier faubourien – dilatation sidérante de l’espace-temps, passage d’un seuil, évaporation métaphysique. Les grands films de guerre s’évaluent principalement à l’absence-présence de celle-ci, dans l’incartade insurrectionnelle et flamboyante du déserteur qui pilonnent les murs du premier des vices – la propriété privée, pour faire sien le paysage tout entier, s’affranchissant des frontières, faisant, à sa manière, une guerre, souterraine et symboliste.

Ni apatride ni chauvin, le cinéma de Slim cherche le point d’incandescence entre le mouvement perpétuel et l’essence figée et atavique d’une terre, et cherche à relier les racines et les étoiles, le trivial et l’incarnat, le fabliau et l’épopée. Rarement un tel film de l’en-deçà (qu’on pourrait bêtement réduire à une robinsonnade panthéiste, mais c’est évidemment tout le contraire qui se joue ici), de l’interstice, n’aura essaimé au-delà, brûlant les contingences même les plus ignifugées, dévoyant les problématiques les plus contestables du cinéma faussement engagé pour donner à voir une fresque si puissamment concentrée qu’elle peut cacher le soleil entier avec son doigt. L’état de sidération qui a enveloppé la salle de la Quinzaine à la fin du film est éloquente: Tlamess n’envoûte pas tant qu’ il délie, lave les yeux, purifie ; et, fidèle à ces héros qui lentement se déprennent des choses pour connaître, même fugacement, un instant vrai d’habitation du monde, Ala Eddine Slim, dans ses récits lancinants et faussement erratiques, ne cherche pas, mais trouve.