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Sorry We Missed You : une famille face aux excès du libéralisme

Un père de famille devient livreur à son compte, espérant s’enrichir vite. Loach fulmine face aux excès du libéralisme des « start up nations », livrant en filigrane un émouvant portait de famille.

Une famille populaire de Newcastle rêve de jours meilleurs. Le père va de galère en galère mais n’a jamais été au chômage, la mère est auxiliaire de vie. Il décide de se mettre à son compte pour devenir livreur de colis : le voilà auto-entrepreneur, des étoiles plein les yeux, convaincu qu’il va effacer les dettes de sa famille.

Ken Loach s’attaque à la précarisation 2.0 : celle créée par les intermédiaires des grandes corporations (sont citées, au détour d’un dialogue, Amazon, Apple, Zara…), flairant le bon coup financier et profitant des failles du code du travail pour exploiter des salariés… qui n’en n’ont pas le statut. Loach est toujours révolté par les injustices sociales, et il dénonce vigoureusement le système qui profite in fine à des entreprises multimilliardaires et fiscalement protégées. Si dans le beau Moi, Daniel Blake, il filmait un homme seul face à l’absurdité du Pôle Emploi britannique, Loach met cette fois sa colère au service d’une famille ordinaire, qui vivote et se sent privée d’espoir. Les parents sont donc obnubilés, à juste titre, par le besoin d’offrir coûte que coûte un avenir à leurs enfants, en se crevant à la tache. Les enfants ne sont pas dupes : la perspective de voir son père devenir un robot ouvrier ne fait qu’accentuer la crise d’adolescence de l’aîné, tandis que sa plus jeune sœur cherche à tout prix à retrouver la cohésion de la cellule familiale.

Ainsi, pendant un tiers de film, Loach filme la faillite progressive d’une famille, chacun partant dans une direction différente malgré un objectif commun : vivre ensemble en harmonie. Du vivre ensemble, parlons-en : désormais livreur, le père passe plus de temps à injurier et se faire insulter par des clients. À l’opposé, sa femme, pleine de compassion, ressent une profonde fierté à s’occuper de ses patients. Le retour, dans le dernier tiers, à une narration centrée sur le sujet social fait un peu rentrer le film dans le rang : la méthode Loach / Laverty est à l’œuvre, efficace, didactique et sans surprises… si ce n’est cette fin. Car, totalement abrupte, sans solution apparente, elle ne génère pas la même énergie que Moi, Daniel Blake. L’unité s’est fissurée : et s’il était trop tard ?