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Sibyl : chaos identitaire dans l’écrin du « cinéma du milieu »

Ex-romancière, ex-alcoolique, ex-psychanalyste, Sibyl plonge dans la tourmente où se déterminera sa prochaine incarnation. Remplissant de chaos identitaire l’écrin luxueux du “cinéma du milieu”, Triet mixe la sagesse et l’audace, et gagne en maîtrise ce qu’elle perd en fraîcheur.

En 2013, avec La Bataille de Solférino, Justine Triet s’était fait remarquer par sa façon d’articuler le documentaire et la fiction. Mais ce qui apparaissait alors comme l’affirmation d’un style était en fait celle d’une thématique. Car c’est le propre de ses personnages d’être comme pris entre documentaire et fiction. Le documentaire ce serait alors la réalité telle qu’elle est subie (les héroïnes de Triet sont toujours littéralement “débordées”, assaillies par les responsabilités, les injonctions de la “vraie vie”…) et la fiction la vie telle qu’elle est imaginée, projetée, souvenue, bref idéalisée… C’est sans doute pourquoi Triet revient inlassablement à ce moment de la vie qui est – avec l’enfance et l’idylle amoureuse – le plus fictionnel de tous : celui de la crise personnelle, où le présent n’est plus qu’un point de tension aiguë entre le passé (fiction mythologique dévorante) et le futur (fiction hypothétiquement libératoire), une zone-tampon instable, inconfortable, tellement ouverte que tout peut y arriver.

Avec ce troisième film, le thème est pleinement assumé, formulé et maîtrisé. Dans la première partie, par le biais d’un montage entremêlant vie et vie intérieure, faisant tourner et s’entrechoquer les facettes de la personnalité de Sibyl comme des boules dans un tambour de loto, Triet restitue ce chaos du présent, en lui donnant une fluidité et une musicalité admirables. Ensuite inévitablement le film se pose un peu. La seconde partie, qui illustre l’entremêlement réalité/fiction en ajoutant un film dans le film, peut paraître plus appliquée et moins “sentie”. Mais elle a le mérite de proposer un audacieux mélange des genres en forçant les traits simultanément dans deux sens contraires : le burlesque (claques, chutes, sauts dans l’eau…) et la noirceur (perdition assez radicale de l’héroïne).

Sibyl, Justine Triet.