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Rocketman : l’anti-hagiographie de Dexter Fletcher

Reggie Dwight, enfant de l’après-guerre, va devenir une star du rock à la fin des Swinging Sixties. La jeunesse et les années noires d’Elton John : en deux heures, Dexter Fletcher élabore un biopic rêvé de la star, relevant le défi du musical ludique.

Si Rocketman a une matrice, ce serait certainement l’Amadeus de Milos Forman : un biopic menteur, refusant l’argument-massue de la véracité historique (ou de la validation Wikipédia) au nom du ludisme. En prenant ses aises avec la réalité historique de la vie du chanteur, Dexter Fletcher (Eddie the Eagle) en livre une version non expurgée, quasiment à charge sur une rockstar étourdie par l’argent, la passion, les substances. Rocketman fonctionne comme la thérapie sur laquelle démarre le film : tandis que le chanteur ressasse son passé dans un groupe de soutien, ses tubes deviennent des hymnes chantés par ses proches et lui-même… Enfant pianiste surdoué dans une Angleterre d’après-guerre conservatrice, celui qui ne se fait pas encore appeler Elton souffre du manque d’attention de ses parents dysfonctionnels. Mère acerbe, père qui ne lui a jamais pardonné de n’être qu’une excuse pour un mariage malheureux : voilà pour le traumatisme fondateur. Fletcher s’intéresse ensuite bien plus à un homme en fuite (de son passé familial, donc, mais aussi de son homosexualité et de sa condition sociale), capable du meilleur – nouer une amitié immédiate et fusionnelle avec son futur parolier, Bernie Taupin – comme du pire – reprocher à ce même Taupin de ne pas partager la même attirance physique. Le film dresse progressivement le portrait d’un artiste doué mais égoïste, qui enchaîne les frasques pour mieux oublier que sa vie intime l’irrite. Le scénario, malin et doté d’un humour cinglant, permet à un personnage cliché (l’imprésario carnassier et toxique) de fonctionner à l’écran, bien aidé par la prestation truculente de Richard Madden. Au milieu d’une belle troupe d’acteurs, Taron Egerton brille de milles feux : il se met au service de l’intrigue, s’efface dans son rôle sans pour autant viser à mimer platement son modèle réel. Rocketman réussit là où Bohemian Rhapsody échouait : à livrer une vision rock et cohérente de son sujet, sans jamais tomber dans l’hagiographie policée.

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 8 mai – dans le n°2154 des Fiches du cinéma.
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