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On va tout péter, l’heure des brasiers

Pour prendre la (dé)mesure d’un tel film, comment fonctionner, comment écrire, comment raisonner, résonner ?

On va tout péter, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs ne fait pas que répondre à une urgence, il la prophétise et la préfigure ; On va tout péter n’est pas une finalité, c’est une matrice, une jonction ; On va tout péter n’est pas une guérilla, mais une insurrection, c’est le briquet et le bidon d’essence. Résumons quelque peu: la société creusoise GM&S est placée en redressement financier en décembre 2016. Depuis des années, les 277 salariés de l’usine se battaient (et se battent encore) pour trouver un repreneur fiable et sauver les emplois – pas quelques, tous. Lech Kowalski les a suivis, caméra au poing, jusqu’aux poings dans sa caméra, puisqu’il a été arrêté et son matériel confisqué en septembre 2017 alors qu’il couvrait, à Guéret, une de leurs manifestations pacifistes.

De cette coalescence filmeur-filmés, Kowalski ne garde, dans le film, que la sève, ses interventions se limitant à quelques éléments contextuels. Car la vraie vie qui gronde, elle, est captée sans filtrage, in medias res, dans le bouillonnement fécond, solidaire et solitaire, dans les pleins (cette émulation du désespoir qui transfigure le réel en un champ de bataille tout sauf utopique) comme dans les creux (le dévoilement pudique, dans l’espace domestique, d’une peur de la mort, du chômage, du délaissement, comme si la rage et la détermination s’étiolaient, comme si, dans le chaos calme de la propriété privée, on s’avouait découragé – mais pas vaincu – par le capitalisme et la société de consommation). Bienveillance et soutien ferme de celui qui regarde pour ceux qui éprouvent, qui luttent, qui butent.

On va tout péter est donc autant un titre qui omet qu’un titre qui dévoile: les salariés de GM&S ne sont pas des figures poussées à bout dont la lutte serait le point d’incandescence final, le grand balayage par le feu ; au contraire, proactifs, ils devancent, défrichent , libèrent une parole longtemps refoulée (pas pour rien que l’Ironie s’en mêle, situant l’action dans la ville de La Souterraine), font exploser les limites pour mieux tracer un chemin enfin vivable. Cette parole exhumée devient langue de feu, et – fait rare dans le documentaire militant – s’inscrit dans une formidable dimension rhétorique et dialectique de la lutte ouvrière. Voir la surprise l’emporter sur le mépris insupportable des repreneurs véreux quand il se font battre « à leur propre jeu », celui du Verbe, ou la compassion pasolinienne de ce CRS envoûté par un salarié est la plus émouvante, donc la plus inestimable, réussite du film: donner à voir un combat du penser autant que du faire, faire courir le mot « révolution » dans la bouche et dans le corps de ceux qui la défont et la torsionnent pour lui rendre son éclat intranquille, à la fois héros et hérauts d’une lutte et de sa survivance. « Celui qui se dresse et qui parle premier, les mots viennent manger le pain sur son épaule », écrivait Aragon: On va tout péter embrasse vertigineusement ce vers – tout péter, et rendre enfin (dyn)-habitable le monde.