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Mektoub my love : Intermezzo. Une pornographie narrative

Quelle que puisse être la difficulté de réagir en termes de “j’aime / j’aime pas” face à Mektoub my Love : Intermezzo ; quels que puissent être les dilemmes moraux qu’implique l’idée de conseiller à un spectateur lambda de miser 4 heures de sa vie et 10 euros de son budget mensuel sur ce film, en bout de course il faut bien se rendre à une évidence : le nouveau Kechiche est assurément ce qu’on aura vu de plus exceptionnel – au sens premier et littéral du terme – à Cannes cette année.

Composé d’un court (tout est relatif…) prologue suivi d’une unique scène de boîte de nuit de près de trois heures, Intermezzo se présente comme une radicale tentative d’épuisement – d’une situation, du concept de “film sur rien”, et au bout du compte du spectateur – et nous fait donc sans cesse alterner entre fascination et soupçon d’imposture, envoûtement et ennui nerveux. En effet, le jeu sur l’étirement des durées peut apparaître comme une performance assez facile (et relativement dénuée de sens). Mais au-delà de ce que le film capte du réel et du trouble que produit son balancement entre l’abstrait (le pur mouvement des corps) et le figuratif (dialogues, micro-enjeux dramatiques), le véritable pouvoir de fascination de ce deuxième volet de Mektoub my love tient à la manière dont il s’articule avec le premier. Canto Uno apparaissait à l’époque comme d’une grande et déroutante audace narrative et formelle : au regard de sa suite il semble aujourd’hui d’un extrême classicisme. Cette manière de poursuivre une série en en cassant les codes narratifs est déjà en soi un geste puissant et assez inédit. Mais ce faisant, Kechiche réalise surtout une opération saisissante : transformer des personnages de fiction en personnages de documentaire. C’est-à-dire répondre à une question que tout spectateur s’est, au moins brièvement, posée : que font les personnages des films entre deux scènes ? Si certaines âmes sensibles ont qualifié le film de pornographique pour une scène de cunnilingus (frôlant certes le quart d’heure, mais qu’est-ce sur 3h20 ?) ils se sont trompés sur le diagnostic précis mais pas sur l’intuition générale. Car il y a bien une forme de pornographie dans Intermezzo. Mais pas une pornographie sexuelle (celle-ci est tout à fait anecdotique), plutôt une pornographie narrative. En effet, tout comme les films pornos, ce second Mektoub montre quelque chose que les films traditionnels cachent ou refoulent : en l’occurrence tout ce temps que le montage, d’ordinaire, compresse et réduit à ce qui est “narrativement intéressant”. Ici, des personnages que l’on avait rencontrés dans un film qui, bien que jouant déjà sur la durée, obéissait encore à cette règle du “narrativement intéressant”, se retrouvent lâchés dans un montage ouvert, les laissant vivre et agir sans souci de faire progresser une histoire (qui, de fait, n’aura pour ainsi dire pas avancé d’un pouce). On a alors le sentiment de glisser un œil dans un angle mort du cinéma. Et, quoi qu’on puisse penser du film par ailleurs, ce n’est tout de même pas rien.