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Les Misérables : les Gavroche entre la liesse et la fureur

C’est un Gavroche qui ouvre le film : courant, le drapeau bleu blanc rouge enroulé autour de lui comme une cape. Un souvenir proche presque plus qu’un symbole national : il rejoint la liesse qui a enflammé les rues en juillet dernier. Une opportunité de joie bienvenue offerte par les Bleus et qui donne par là-même une introduction dans l’effervescence et l’union. Elle sera brève, dans un scénario qui, on en est sûr à ce moment-là, va se teinter de tragique. Et effectivement, la trame écrite depuis quelques années déjà par Ladj Ly, le réalisateur, dans son court métrage du même nom, est identique, et toujours très en résonance avec le présent, le quotidien. Stéphane est muté dans une brigade de banlieue parisienne et se retrouve en équipe avec Chris et Gwada. Alors qu’un lionceau du cirque voisin a disparu, le jeune Issa, responsable du méfait, déclenche la révolte de toute sa bande d’amis et la bavure d’un des flics : un tir de flash-ball lui éclate au visage. Du court au long, ce sont les mêmes Misérables, les mêmes barricades qui se montent ici intra-muros. La même fureur et les mêmes questions sous-jacentes. La force de Ladj Ly est d’être partout, de faire résonner toutes ces voix, ces personnes, sans prendre parti pour aucune, en exposant, sur une journée, tout ce qui fait les enjeux de chacun. Et avec humour, car le film et ses dialogues sont drôles. Il arrive à cadrer tout ce monde pour que l’on ait suffisamment de chacun, et c’est formidable dans un film qui parle aussi d’union, d’assemblée, de vie en collectivité. Une réussite amenée en partie par la belle incarnation des comédiens du film. Ce monde, le monde est une fourmilière, à l’image de ces plans vus du ciel, filmés par le drone du jeune Buz.

Buz, justement, il rêve, il prend de la hauteur juché sur le toit de l’immeuble avec son engin téléguidé, il matte ses voisines. Mais il devient aussi malgré lui témoin dangereux de la bavure des flics. Il pourrait être narrateur depuis là-haut, son outil moderne remplaçant la plume et le papier de son ancêtre prestigieux, auteur du livre auquel on emprunte ici le titre. Il est le pendant du réalisateur, le double regard. Un regard appuyé, non neutre, engagé. Que ce possible jeune narrateur soit menacé de silence est pertinent, et renforce tout ce que le film veut dire.

Buz est un Gavroche, tout comme Issa. Et les Gavroche de 2019 sont toujours autant malmenés. Rien n’a changé pour eux. Il courent toujours les rues, joyeux, ici parce qu’ils supportent MBappé. Issa reprend même sa célèbre formule  »Je suis tombé par terre » sans que la faute n’incombe à Voltaire. Ils commettent des larcins divers parce qu’il faut bien survivre dans le cirque des quartiers. De cirque, il est au départ justement question. Un lionceau volé, deux communautés qui s’opposent, une cage qu’on ouvre pour libérer et qui devient piège. Tout ne fait que tourner, tout emprisonne, en premier lieu les pensées : voir ainsi le huis clos que procurent les scènes en voiture entre les trois flics, très souvent en opposition mais avançant ensemble malgré tout.

On est heureux de voir que Ladj Ly livrer une oeuvre aussi vive et précise, même plusieurs années après son court. Cela montre bien que le sujet est toujours nécessaire et pertinent. On est heureux qu’il ait présenté deux Gavroche d’aujourd’hui, l’un sur les toits, en narrateur empêché, l’autre devenu quasi monstre, défiguré par la fureur et envahi par elle ensuite. La belle idée de suspendre la confrontation est la meilleure des aubaines pour montrer que tout est à faire, et surtout que tout est encore possible.