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Le Jeune Ahmed, ou la roue libre des Dardenne

Ahmed, 13 ans, s’est converti à un islam radical… Du Dardenne dans le texte : travellings filés, personnage buté et conditionnement soci(ét)al. Mais le geste est mécanique et, d’entre les dénouements qui s’offraient aux cinéastes, celui retenu déconcerte.

Le cinéma des Dardenne est affaire de dispositif : si leurs films donnent l’impression d’emboîter le pas aux personnages, c’est qu’ils les ont au préalable forclos dans un récit coercitif. Ce qu’on ne saurait leur reprocher. Mais, au fil des années, et à force de répétition, ce dispositif est devenu voyant, et le réel qu’il prétendait documenter s’est asséché, de façon notable dans La Fille inconnue (2016). C’est donc ici, plongé in medias res dans le quotidien d’Ahmed – jeune adolescent belge radicalisé au contact d’un imam fanatique -, avec une certaine circonspection qu’on envisage le premier quart d’heure du film : aucune situation qui n’y semble vouée à illustrer l’endoctrinement du personnage (Ahmed refuse de serrer la main à une femme, s’emporte quand on le distrait de son étude du Coran, traite sa mère d’alcoolique et sa sœur de “pute”…). Et pour autant, quoi de plus cohérent ? Pour qui s’envisage comme radical, toutes les occasions sont bonnes pour prouver sa discipline. Tu me demandes d’ouvrir une porte ou de monter des blancs en neige ? Je trouverai bien là un moyen de te montrer quel radical je fais… On se dit alors que le coup de force des Dardenne pourrait être d’avoir trouvé, cette fois, un personnage aussi buté que leur cinéma, buté au-delà de leurs attentes, et pareillement porté, d’une scène à l’autre, à taper sur le même clou. Buté, car conditionné (comme le sont tous les personnages des Dardenne), mû par un impératif, travaillé par une idée fixe, mais cette fois jusqu’à l’idiotie.

Plutôt précis, quoique insistant, dans le tableau qu’il dresse d’une pratique religieuse radicale (laquelle, passé un certain stade, a plus à voir avec la passion amoureuse – dont l’objet peut être la mort – et le trouble obsessionnel compulsif – d’ablutions en citations de versets, envisagées comme autant de tics corporels et langagiers – qu’avec la spiritualité), le film promet d’entrer dans le vif du sujet quand Ahmed, à la suite d’une tentative de meurtre, est incarcéré dans un centre pour mineurs. Ce qu’on n’a dès lors de cesse d’attendre, c’est le déréglement progressif de la “machine Ahmed” : par quel moyen, et en combien de temps, d’étapes, reviendra-t-il sur le chemin de la raison ? Plusieurs pistes sont possibles et, toutes, le film les envisage : le cheminement moral (“ce que j’ai fait est mal”), le travail de sape que font les yeux, puis les lèvres, d’une fille (elle l’embrasse, l’instant d’après il fait une faute dans sa prière : il se sent impur alors qu’il est amoureux, la confusion est classique), l’habitude dont on se déprend (la perspective de manquer l’heure de la prière panique Ahmed : ne serait-ce pas se faire à l’idée de manquer la suivante, découvrir que la chose est possible ?).

Hélas, ici comme dans La Fille inconnue, c’est la routine qui l’emporte : la caméra, mobile comme toujours, peine à dissimuler le statisme (moral, narratif) d’un cinéma dont par ailleurs on anticipe les déplacements (formels). Et l’option finalement choisie par les auteurs pour “retourner” leur personnage a de quoi interloquer. Un deus ex machina qui, d’une part, témoigne d’une forme d’impuissance à boucler le récit, et d’autre part, valide paradoxalement le trajet de son anti-héros : c’était donc bel et bien du ciel que viendrait le signe attendu.

Le Jeune Ahmed, Luc & Jean-Pierre Dardenne