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Cannes, jours 10 et 11 – Rattrapages

J’ai essayé d’envoyer mon papier ce samedi matin depuis la file de la salle Debussy, mais le partage de connexion m’a joué des tours. J’envoie donc mon dernier journal de bord à seulement quelques heures du palmarès, avec la certitude de ne pas avoir vu la Palme d’or mais la satisfaction d’avoir réussi à couvrir ma petite Quinzaine et rattrapé quelques candidats potentiels en Compétition. Je continue d’espérer que Cancion sin nombre, de Melina Leon, un drame péruvien d’une déchirante beauté sur une femme qu’on prive de son nouveau-né, repartira avec la Caméra d’or. En général j’ai tout faux, je n’aurais pas parié un kopek sur Jeune fille il y a deux ans par exemple.

Des spectateurs bien habillés.
La fille vient de passer le casting pour l’adaptation live de la Petite Sirène je pense.

Hier et aujourd’hui donc j’ai retrouvé les marches du Palais et l’excitation des files d’attente ou les smokings voisinent avec les jeans qui n’ont pas été lavés depuis dix jours. Hier comme ça j’ai attrapé la file du film d’Elia Suleiman, It Must be Heaven, derrière quatre personnes très bien habillées. Une dame les a regardé passer derrière les barrières et les a félicités : « Qu’est-ce que vous êtes beaux ! Les hommes aussi, vous êtes magnifiques ! » C’était une projection unique, donc l’équipe du film était là mais je ne les ai pas vus de vivo parce que j’étais dans un coin du balcon entre deux messieurs moustachus. J’étais seule et je m’ennuyais alors j’ai pris des photos de l’écran qui montrait la montée des marches du réalisateur et de ses acteurs. Le film est une succession de situations absurdes vues à travers le regard muet et amusé du réalisateur-acteur, qui nous entraîne à Paris, ville vide et ultra-sécuritaire, et New York. C’est drôle, la salle riait, mais ça ne m’a pas bouleversée. A ce stade de la journée, après dix jours où ma moyenne d’heures de sommeil est de cinq heures par jour, j’ai lutté pour ne pas m’endormir, heureusement j’avais un voisin qui riait très fort donc impossible de vraiment sombrer. A un moment il se promène dans Paris et il filme Notre-Dame, tout le monde a cru bon de faire remarquer qu’elle avait encore sa flèche.

Gael Garcia Bernal qui arrive pour la projection de It must be Heaven.

Après la sélection très cérébrale de la Quinzaine, le Kechiche, c’est chaud bouillant ! Ce vendredi, la veille du palmarès, je n’avais toujours vu aucun film de la Compétition donc je voulais me rattraper et le matin j’ai foncé au Palais avec mes tickets. On m’avait prévenue que Mektoub…, c’était une heure de cunilingus et une heure de boîte de nuit (le film dure trois heures et demi). En réalité le cunilingus ne dure que 13 minutes (selon la presse spécialisée – en cinéma) – elle a du mal à jouir, la pauvre Ophélie – ce qui laisse plus de deux heures et demie de scènes de boîte de nuit où ça se chauffe à mort. Un joyeux jeu de chaises musicales en mini-short et soutien-gorge. A la sortie il y avait des caméras partout qui voulaient nous faire réagir à la polémique du moment : « Est-ce un film porno ? » La question de gens qui n’ont pas vu le film ou jamais vu de films de Kechiche. Ridicule. Un monsieur choqué à la sortie m’a demandé ce que j’en avais pensé, j’ai dit que c’était comme arriver à une soirée sous MDMA avec du pole dance, rien de bien méchant.

Gael Garcia Bernal qui prend un selfie avec une fille du gang des escabeaux.

Est-ce que Kechiche ne s’intéresse qu’aux fesses ? En tout cas il les aime. Je ne pourrai plus jamais écouter le « Voulez-vous » d’Abba sans avoir une grosse paire de fesses coincée dans un mini-short qui se trémousse devant les yeux. Sur les côtés, en plongée, en contre-plongée, en double, en triple, Mektoub My Love – Intermezzo est une digression immersive dans le domaine du désir, complètement abandonné jusqu’ici par les films que j’avais vus, à l’exception peut-être du Hafsia Herzi, à bonne école. Le problème du film c’est moins les scènes sexuelles que l’absence d’une dramaturgie forte. J’aurais préféré le voir dans la nuit, me sentir en discothèque. Ce matin pourtant c’était assez tranquille j’étais à l’orchestre, sur le côté, et comme il restait plein de places j’ai profité de la générosité de l’hôtesse pour me décaler au dernier moment dans la petite corbeille en haut de l’orchestre ou j’avais quasiment un rang pour moi toute seule. Le film a commencé et la petite hôtesse est venue se mettre devant moi, trop mimi avec son chignon bien rangé devant un film où ça se trémoussait sévère. Derrière, mon voisin réagissait bizarrement à chaque scène un peu gratinée et ça bringuebalait dans les fauteuils. J’avais hâte que la scène du cunilingus se termine juste pour qu’il se calme. J’ai oublié de vous raconter l’histoire : ce sont des jeunes Sétois qui vont en boîte avec une Parisienne qu’ils ont ramassée sur la plage. En boîte elle fricote avec les deux mecs mais en fait elle en veut un troisième, Amin, qui couche en secret avec une autre. Il y a aussi Ophélie, une amie d’enfance d’Amin, supposée se marier trois semaines plus tard, branchée par un mec dont elle est enceinte et qui finira par céder à son meilleur copain (la fameuse scène torride dans les toilettes) qui est aussi le cousin d’Amin qui est aussi le neveu de Hafsia Herzi.

Gael Garcia Bernal qui regarde sur sa gauche.

Après ça j’ai enchaîné sur le Bellocchio, Il Traditore, et c’était une autre ambiance. Déjà la salle était pleine, le film a une bonne cote comme on dit. Je me suis mise sur le côté parce qu’il fallait que je puisse sortir vite. Le monsieur devant moi se tenait droit comme un i donc je savais que j’allais peiner à lire les sous-titres. Je me suis dit que ce n’était pas grave puisque je parle couramment italien, mais en fait ils s’expriment tous en sicilien. A un moment dans le film un avocat s’énerve contre un des témoins parce qu’il ne comprend rien à son dialecte, ça m’a rassurée parce que je pédalais dans la semoule moi aussi. Le récit revient sur le film de l’affaire Falcone, c’est un grand film politique avec des scènes de procès ahurissantes, qui suit le destin du traître de la Cosa Nostra Tommaso Buscetta, repenti. Un sujet vu et revu au cinéma qui prend une nouvelle ampleur devant la caméra de Bellocchio, vieux bonhomme de 81 ans qui prouve qu’il a encore des choses à apprendre aux jeunes. J’ai appris après que le cinéaste italien avait demandé à ce que le film soit projeté le jour anniversaire de la mort de Falcone et je trouve ça assez classe. Là encore je n’ai pas dormi, ce qui est un exploit à ce stade du Festival. J’espère que le film aura un prix.

Gael Garcia Bernal qui annonce à sa meuf qu’il la quitte.

Comme j’avais été frustrée de ma cérémonie de clôture à la Quinzaine j’ai décidé d’aller à celle de Un certain regard, la sélection où Thierry Frémaux met tout ce qu’il ne peut pas mettre ailleurs. On a galéré dans la queue (à un moment ma collègue a fait la leçon à deux petites vieilles en doudoune bleue qui essayaient insidieusement de nous griller la priorité, c’était assez drôle) et à l’arrivée on était placés complètement sur le côté d’où on a assisté au show du délégué général du Festival. Je me suis demandé si il n’avait pas un peu forcé sur l’apéro parce qu’il n’arrêtait pas de faire tomber ses fiches et qu’il avait l’air de n’en avoir « carrément rien à branler » de la remise des prix. A Un certain regard le jury choisit les prix qu’il veut remettre, là il y en a eu toute une tripotée, le message c’était que si tu n’avais rien eu c’est que ton film était vraiment naze. J’étais avec mes collègues chargés de suivre la sélection et on a bien ri parce qu’ils n’avaient vu aucun des trois premiers films récompensés. Frémaux a demandé qui avait vu tous les films, il y a quatre personnes qui ont levé la main et je crois que c’était les jurés. Nadine Labaki a fait un petit discours en anglais et Frémaux a eu la flemme de traduire : « Bon vous avez tous compris ce qu’elle a dit, elle est contente. » Le grand prix est allé à un film brésilien, la Vie invisible d’Euridice Gusmao, pour le coup mes collègues l’avaient vu alors on est sortis boire des coups.

Gael Garcia Bernal avec d’autres gens.

J’avais encore la chanson d’Abba dans la tête ce matin et je suis arrivée dans la file pour les Misérables en chantant « Voulez-vous, haha haha ». Avant le jour des séances de rattrapage c’était tranquille. Maintenant que la moitié des étudiants en cinéma débarquent avec leur Passe 3 jours, tout guillerets alors qu’on a des poches de kangourous sous les yeux, il faut prendre de la marge. Du coup hier on était au taquet, à 7 h 30 sonnantes et trébuchantes pour le Ladj Ly qui a, lui aussi, « une grosse cote ». C’est un bon film de banlieue mais le scénario est très attendu. L’histoire d’un flic donc (Damien Bonnard) qui arrive de Cherbourg et qui se retrouve à Montfermeil, Seine-Saint-Denis. Ses collègues le prennent pour un bleu alors que pour y avoir vécu ce n’est pas toujours simple de maîtriser les Anglais bourrés dans le port de Cherbourg. Donc là il se retrouve à gérer les histoires entre les Gitans et les gamins d’un quartier plus ou moins dirigé par les Frères musulmans qui offrent des petits goûters aux enfants. Un tir de flashball et c’est l’escalade. On se doutait bien qu’ils n’allaient pas terminer tous ensemble dansant main dans la main en chantant « Kumbaya », mais là, la fin, c’est chaud !

C’est samedi, c’est Debussy.

Au film chinois que je rattrapais ensuite, le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan, j’ai surtout rattrapé mon sommeil. C’est dommage parce qu’en plus j’aimais bien, la mise en scène est superbe. Le héros a une coupe de cheveux à la chinoise, celle des Beatles période « With the Beatles », avec la frange et les pattes. On avait tous un peu somnolé mais on s’est dit qu’on pouvait essayer de recouper ce qu’on avait compris pour reconstituer le scénario et essayer de pondre la notule qu’on nous demande depuis la veille. De ce que j’ai compris donc c’est l’histoire d’un chef de bande qui après une bagarre qui a mal tourné pendant une compétition de vols de moto tire sans trop le savoir sur un flic pendant sa fuite, et ensuite il disparaît près d’un lac où il y a effectivement des oies sauvages, mais pas Michel Delpech. Il y a surtout des baigneuses, le nom mignon pour prostituées et pas mal de trafics en tous genres. En sortant je me suis dit que ça aurait peut-être la Palme d’or mais que je serais bien embarrassée de devoir en parler. Il était temps que ce festival finisse. Je termine à une moyenne quotidienne de 4 h 50 de sommeil, 16 000 pas, 20 étages. J’ai mangé beaucoup de pâtes, beaucoup de pizzas, bu pas mal de bière et de rosé, vu des films exceptionnels et d’autres que j’aurai oublié dans une semaine. C’est Cannes, c’est à la fois tout le temps pareil et toujours un peu différent. Je repars sous un semblant de soleil et un peu d’eau chaude. Maintenant, la seule chose que je dois rattraper, c’est mon TGV.