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Cannes, jour 9 – « Carrément rien à branler »

On a eu de l’eau chaude pendant vingt-quatre heures et hier matin le couperet est tombé : retour au camping. J’ai fait chauffer ma marmite d’eau et je me suis lavée comme un modèle de Renoir en me versant des casseroles d’eau tiède sur le corps. Ce jeudi c’était notre dernière journée à la Quinzaine, et, je divulgue, j’ai officiellement vu tous les longs-métrages de cette sélection, sauf le film à 7 000 euros de Roberto Rodriguez parce que j’étais vraiment fatiguée. Je peux fermer un peu les yeux pendant un film mais si c’est pour dormir deux heures et piquer la place d’un fan… Il y en a d’autres qui sont moins regardants. Je peux comprendre pour le film de Lav Diaz mercredi parce que 4 h 36 c’est long. Par contre hier j’étais un peu énervée parce que plein de gens ont quitté la salle quelques minutes avant la fin de Ghost Tropic, alors que toute l’équipe du film était là.

L’équipe de Ghost Tropic, sans l’actrice principale. A droite, le réalisateur avec sa moustache.

Bon Ghost Tropic ce n’est pas le film du siècle, et la Quinzaine l’a largement sacrifié, plus encore que toutes les autres projections uniques, en le montrant à l’heure où le Label Europa et la SACD remettaient leurs prix sur la plage. Moi bêtement je croyais que ce serait comme les années précédentes, que les prix seraient remis pendant la cérémonie de clôture, mais en fait les équipes ont fait ça dans leur coin. Ils ont peut-être convié quelques journalistes, en tout cas je n’étais pas dans la liste. Pas dans la liste non plus des invités à la fête, mais ça n’aurait pas été très sérieux alors que je dois être à 8 heures ce matin au Palais pour avaler le dernier Kechiche. Ghost Tropic, donc, c’est l’histoire d’une dame qui fait des ménages dans des immeubles de bureaux et qui s’endort dans le métro en rentrant. Elle se réveille au terminus, il n’y a plus de métro, le bus de nuit est « hors-service » (ça je ne vois pas trop comment c’est possible, mais peut-être qu’à Bruxelles aussi ils font des économies dans les transports publics) et donc elle rentre chez elle à pied. A un moment elle voit un clochard qui ne bouge plus et elle prévient les pompiers, il y a vaguement un moment où elle se demande ce que va devenir le chien et l’ambulancier lui explique qu’ils ne vont pas le prendre. « Mais il va mourir de froid », s’inquiète la dame. « Ben oui. » et puis ils repartent en laissant le pauvre chien attaché à son arbre.

Une photo très conceptuelle de l’équipe du film Yves, en clôture de la Quinzaine.

« Carrément rien à branler », c’est ce qui ressort du film du belge Bas Devos comme de sa mise en exposition par la sélection mais c’est surtout le titre de la chanson-phare de Yves, présenté à la cérémonie de clôture où le nouveau délégué général de la Quinzaine, Paolo Moretti, a lancé le film… sans cérémonie. Il a quand même fait un discours en remerciant à peu près tout le monde, des sélectionneurs aux attachés de presse en passant par les distributeurs, sauf le public et les journalistes. Il faut dire que dans la salle il restait assez peu de places pour ces deux catégories une fois distribuées les invitations rouges. C’est donc une salle acquise d’avance qui a longuement applaudi le film de Benoît Forgeard, une comédie dans laquelle Jérem (William Lebghil), rappeur amateur, reçoit un réfrigérateur intelligent qui va remixer son morceau du moment, « Carrément rien à branler », pour en faire un tube. Le frigo joue super bien, le chien Scritch aussi, d’ailleurs le réalisateur a pris le temps de dire un mot pour sa dresseuse avant le film après une litanie de remerciements pour le reste de son équipe. C’est souvent drôle mais le héros a le QI d’un ado de 15 ans. On voit bien que c’est un film de mec parce que c’est l’histoire de deux mecs pas très beau et un peu cradingues qui emballent deux filles au physique de top modèle.

La pub pour l’installation VR de la Quinzaine, qu’on n’a pas pu faire parce que c’était complet.

C’était un bon film de clôture, même si la deuxième partie est un peu ratée, et ça faisait parfaitement le pendant de celui d’ouverture, le Daim. Dans un cas le type parle à son frigo, dans l’autre il parle à son blouson. Entre les deux, on a eu beaucoup de films où les gens ne se parlaient pas ou très peu. Le dialogue n’est plus à la mode, même pendant les séances de questions-réponses qui suivent les films, où c’est désormais une personne mandatée par la Quinzaine qui pose les questions d’usage, et plus le public. C’est vrai que quelques fois les questions de la salle étaient un peu bêtes mais ça permettait de créer une intimité, un lien. On n’a pas vraiment pu rester à toutes ces séances parce qu’on a passé notre semaine dans la queue à attendre le prochain film, la programmation était très dense. Globalement, et même si je soupçonne Paolo Moretti et son équipe d’avoir la sensibilité d’un frigo, la sélection était cohérente, qui essayait d’alterner films grand public et œuvres radicales – ces dernières étant généralement les moins chanceuses, avec beaucoup de projections uniques au Théâtre Croisette. Cancion sin nombre, Lillian, Tlamess, Ang Hupa, les quatre films que j’ai préférés, ont ainsi été sacrifiés avec des séances dans l’après-midi, où la presse était peu présente compte-tenu de la concurrence féroce qu’oppose la sélection officielle à ces horaires-là.

L’équipe du film brésilien a brandi des panneaux pour défendre l’université publique.

Il existe des liens secrets entre les films que leur programmation dans une sélection met en lumière. Hier matin on a vu Sem seu sangue, en anglais, Sick Sick Sick, soit « malade malade malade », et ce n’était pas un effet de style. On a pensé au film de Bonello, Zombie Child, où déjà il y avait l’idée d’un rituel pour ramener les gens à la vie. Sem seu sangue est un film brésilien d’Alicia Furtado qui raconte comment une ado tombe malade après la mort de son petit copain hémophile. C’est un peu bancal, il y a de très belles scènes mais le scénario est décousu. Il y a quelques idées qui m’ont laissée franchement perplexe. Par exemple le petit copain hémophile fait du skate board, ce qui est un sport complètement idiot quand on sait qu’on n’a pas le droit à la moindre égratignure. Il aurait mieux fait de faire du tennis ou du golf. Comme très souvent dans les films brésiliens c’est un peu fantastique, influencé par des légendes amazoniennes, puisque la bien nommée Silvia retournera à l’état sauvage – encore un thème récurrent de cette Quinzaine. A défaut du « Carnaval des animaux » – je n’ai toujours vu aucun film de la Compétition à deux jours de la fin du Festival ! – on a eu droit ici au « Clair de lune » de Debussy version électro (vraiment pas terrible) et à une belle galerie de bestioles, du jaguar au lion en passant par le moment trop mignon des petits chiots qui tètent leur maman.

J’avais une interview dans l’après-midi avec la compagne de Lav Diaz – aussi souriante et avenante que son personnage est austère -, mais pour une fois j’avais le temps de manger avant alors on s’est tous retrouvés dans un restaurant asiatique. On s’est dit que ça ne devait pas être mauvais parce qu’il y avait l’actrice chinoise du film de clôture de la Semaine qui déjeunait là. C’était bon mais je me suis quand même demandé ce que je mangeais. J’avais commandé du porc au caramel (le truc que vous demandez quand vous n’arrivez pas à vous décider), la dame est arrivée en annonçant du poulet, et ça ressemblait à du poulet de restau chinois. J’ai dit que j’avais demandé du porc et elle m’a dit : « Oui oui, c’est du porc ». Si ça se trouve j’ai mangé du jaguar ou du chien, mais c’était bon. Il faisait beau et mon collègue a décrété qu’il allait prendre une glace parce qu’il n’en avait toujours pas mangé pendant le festival. Normal quand il fait 12° C et qu’il pleut trois fois par jour. Hier il faisait très beau et on a fait nos touristes, on s’est posés en terrasse avec nos petits pots de glace et on a été rejoints par un ex-collègue du journal qui était en pleine conversation par SMS avec Dominique Besnehard qui depuis son TGV s’inquiétait des chiffres d’entrées du Lelouch. On en a un peu parlé entre nous mais dans le fond, je n’en avais « carrément rien à branler ».