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Cannes, jour 8 – C’est déjà la faim

C’est bientôt la fin. La Semaine de la critique s’est clôturée hier soir , aujourd’hui c’est la Quinzaine qui tire le rideau. Il faut que je pense à demander des invitations pour la fête. Ma coloc de chambrée met les voiles elle aussi. Dans les salles, on commence à sentir la différence : moins de buyers (les badge prioritaires marché du film), plus de tout le reste, du commerçant cannois « qui essaie toujours de voir au moins un film » à cette fille du stand Chopard qui nous a expliqué en long en large et en travers comment ils protègent les bijoux confiés aux stars en leur collant des gardes du corps, chargés de récupérer le bling-bling après les montées des marches. Un type a expliqué que certaines égéries se faisaient payer 1 million d’euros pour grimper quatre ou cinq fois les marches des projections officielles.

Derrière ces gardes du corps il y a des enfants de stars qui mangent une pizza.
(Copyright Astrid Jansen)

Un million d’euros, c’est le budget de certains films. Les cinéastes bricolent avec trois francs six sous. Mardi après-midi Roberto Rodriguez est venu expliquer comment il avait réussi à refaire un film avec 7 000 euros. Hier j’ai interviewé le réalisateur et l’actrice de Lillian et je ne pense pas qu’ils ont explosé les budgets pendant leur road trip à travers les Etats-Unis. Ils sont partis en voiture, à cinq (actrice comprise), pendant huit mois. De nombreuses scènes ont été tournées à l’arrache sur le mode du documentaire. L’actrice, Patrycja Planik (qui n’est même pas actrice, son métier c’est photographe) m’a expliqué que le pire moment du tournage c’était la fin, quand elle avait dû reprendre un vol pour la Pologne. « Quitter Lillian, c’était comme une petite mort. Elle faisait partie de moi. » J’ai pensé à Shahrbanoo Sadat qui au moment où je sirotais mon café crème sur la plage était dans un vol pour Kaboul. On imagine que le contraste sera saisissant après son intermède sur la côte d’azur.

L’équipe des Particules.

J’aurais dû piquer des viennoiseries sur la plage. Cannes, c’est aussi la faim. Mon ventre a commencé à gargouiller pendant la séance des Particules de Blaise Harrison : l’histoire d’un ado, PA (pour Pierre-André), qui vit dans le pays de Gex au-dessus de l’anneau du CERN, le fameux accélérateur de particules. Jusqu’ici je trouve que c’est le meilleur film français de la Quinzaine. Il y a dans ce film quelque chose de très mélancolique et de très juste, qui saisit la fatigue adolescente, sa gaucherie. PA rencontre une fille, Rochine, et ils commencent à se tourner un peu autour. Il y a une jolie scène où ils se prennent la main je la sens bien dans le prochain générique de la Quinzaine. Chaque année ils rajoutent de nouvelles images et c’est toujours le jeu de début de festival, retrouver lesquelles. Par exemple cette année ils ont ajouté des images des Oiseaux de passage de Ciro Guerra. Je me demande comment la sélection se passe, si il y a une espèce de petit comité qui choisit quels films vont être représentés.

Dans la file des Particules hier une femme commentait au téléphone son festival de Cannes en expliquant qu’elle avait vu un film où il y avait des chiens et des chats et que ça lui avait rappelé la maison. Elle devait commencer à avoir un peu le mal du pays et elle a passé beaucoup de temps à expliquer comment il fallait faire pour sevrer des chatons. Ce n’était pas très intéressant mais j’avais du mal à me plonger dans mon bouquin. Il y a encore une dame qui m’a demandé comment j’avais fait pour avoir un badge noir, j’ai dit que je l’avais volé. La dame des chatons devait être contente parce que dans le film il y a quelques animaux, un chevreuil, une chouette, un sanglier… C’est la campagne quoi.

Les acteurs de Ang Hupa, sans leur réalisateur, coincé à Cuba.

Dans Lillian, il y a un chat, un chien, un ours brun, un pygargue et des baleines. Dans Ang Hupa, de Lav Diaz, qui était projeté hier après-midi, il y a des chats et surtout un crocodile que le président philippin nourrit avec « la chair bien fraîche d’un drogué ». Dans sa ménagerie privée il discute aussi longuement avec une autruche. C’est l’une des scènes les plus fortes de ce drame d’anticipation génial porté par un portrait délirant d’homme politique. Joel Lamangan interprète le président, Nirvano Navarra. Il est démago, parano, complètement fou. Il a donné des petits noms aux cactus dont il a recouvert la terrasse de son penthouse manilène, comme Billy Boy, Beautiful, ça m’a fait penser à la plante dans les toilettes du café Trevi à Cannes qui s’appelle Baby Pedro. L’histoire de Ang Hupa, Halte en français, se passe en 2034 : depuis plusieurs années l’Asie du Sud-Est n’a pas vu le soleil et est décimée par une épidémie de grippe, la Tueuse sombre. Le président, secondé par le colonel Martha Officio et le lieutenant Marissa Ventura, s’apprête à lancer l’opération Black Rain, qui consiste à balancer des gaz toxiques sur les communautés rebelles, comme celle de Santa Rosa. Parmi ses opposants, Hook, l’alter ego de Lav Diaz dans le film. J’étais un peu triste parce que le réalisateur n’a pas pu venir à Cannes il est coincé dans des ateliers à Cuba et je pense qu’il est trop gentil pour s’être imposé. Il a quand même laissé sa compagne/productrice/actrice dire un petit mot qui nous conseillait de « prendre un peu d’acides » pour regarder le film, et il a pointé les problèmes actuels et notamment « un mépris total pour l’environnement ».

A Cannes, on donne des noms aux cactus (Copyright Astrid Jansen).

Lav Diaz, c’est toujours une expérience. Halte dure 4 h 36, c’est presque un court-métrage pour lui. Pas fous, les premiers à rentrer se sont installés sur les bords des rangées et pendant tout le film ça a été le défilé entre la salle et les toilettes. En plus il pleut tout le temps dans le film, et pas le petit crachin breton vivifiant, la bonne vraie mousson. Bizarrement ça ne m’a rien fait j’avais trop faim pour penser à d’autres besoins naturels. En sortant j’ai couru au seul magasin de sandwichs proche de la Quinzaine, c’était fermé, j’ai cru tomber d’inanition. Pas le temps d’aller loin, la file pour le film de la soirée gonfle comme un poisson-globe parce que les gens se greffent à leurs amis, et l’air de rien grillent la priorité. J’ai lancé des messages de détresse sur Whatsapp en promettant presque de céder un rein contre un jambon-beurre, sans succès. Finalement le vendeur de chouchous m’a sauvée.

Le réalisateur de Wounds et son look de hipster.
Je n’avais pas bu au moment de cette photo, je suis juste très mauvaise photographe.

La salle était pleine d’Américains parce que c’était un film américain, Wounds, de Babak Anvari. Quand le logo de Netflix est apparu à l’écran il y a eu des petits cris de joie. Le film n’a pas grand chose à faire à Cannes, mais ça m’a permis de débrancher mon cerveau après Lav Diaz. Armie Hammer et Dakota Johnson (qui porte toujours sa frange de Cinquante Nuances de Grey) n’étaient pas là, ce qui montre que le film n’est pas formidable. Armie Hammer joue un serveur alcoolique dont le bar et la maison sont envahis par les cafards et les blattes. Il y a aussi une histoire de décapitation et de dialogue spirituel à travers les plaies, c’est un peu bizarre et pas loin d’être complètement idiot. Ça sera très bien sur Netflix, soirée pizzas-bières. J’ai réussi à gratter quelques petits fours à la Ultima noche en attendant des crevettes frites qui ne sont jamais arrivées. On sent que c’est la fin.