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Cannes, jour 7 – Faites de beaux rêves

A ce stade du Festival, je crois l’avoir déjà écrit l’an dernier, un bon film c’est aussi celui qui ne vous fait pas piquer du nez. Ou celui qui vous réveille. Depuis quelques jours déjà j’ai adopté le principe de la mini-sieste avant chaque séance en utilisant des techniques d’auto-hypnose : se concentrer sur les vides entre vos respirations, faire le vide dans sa tête. Malheureusement c’est assez peu efficace dans une salle de cinéma, il y a souvent quelqu’un qui va vous taper la discute sur le système de badges (le sujet de conversation numéro 1 avec les malheureux Cannes cinéphiles ou les tickets), les films qu’il a vus (listes exhaustives avec commentaires à l’appui), la queue des toilettes (« Quand même ils pourraient faire quelque chose ! »), ou quelqu’un qui aura caché aux vigiles son sacs de pralines qu’il va grignoter comme un petit écureuil. Une de mes collègues a cru devenir dingue comme ça.

Je suis partie avant l’arrivée de l’équipe du film finlandais du coup je mets cette photo.

Ce mardi j’ai mangé mon pain noir avant chaque séance, et ce n’est pas celle du matin qui m’a réveillée. Le nom faisait peur déjà, Koirat eivät käyta housuja, ce qui signifie « les chiens ne portent pas de pantalon ». Rapport au fait qu’à un moment dans le film, qui raconte une espèce de romance dans le milieu sado-masochiste, la fille dit au héros qu’elle traîne en laisse d’enlever son pantalon. Heureusement à un moment il y avait un vrai chien. Si ce film a un prix je me jette dans le port de Cannes. Ce n’est jamais drôle, c’est long, avec plein de petites intrigues parallèles… J’ai failli fermer les yeux, j’aurais peut-être dû. Jamais Jukka-Pekka Valkeapää (je pense que son prénom en français c’est l’équivalent de Jean-Pierre) ne réussit à transcrire charnellement à l’image le plaisir de ses personnages, dommage dans un récit où le fantasme devrait primer. C’est le genre de film qu’on pourrait trouver sympathique en projection, ne serait-ce que pour défendre le cinéma finlandais, mais dans une programmation comme la Quinzaine ça ne pardonne pas. Je suis partie comme un bolide après ça prendre mon petit cappuccino sur la plage.

L’équipe de Tlamless après la projection unique.

Derrière j’appréhendais le film tunisien de deux heures, et ben j’avais tort. Tlamless, c’est difficile à résumer parce qu’il ne se passe rien, ou presque. Comme dans Lillian, le héros ne prononce pas une parole, par contre il parle avec les yeux ce qui donne plusieurs séquences fantastiques avec juste un montage d’yeux. Dit comme ça ça a l’air nul, mais à l’écran ça envoie presque autant que la tapenade du bar de l’apéro. Ala Eddine Slim a mangé du Kubrick et du Weerasethakul au petit déjeuner mais il nous a nappé tout ça de sauce méditerranéenne, charriant un imaginaire très puissant. Un rêve éveillé. Certaines images, comme celle du héros courant nu dans le cimetière avec sa jambe en sang, sont fascinantes. Par contre c’est un film que je ne conseillerais qu’à des cinéphiles sensibles à un cinéma symboliste et radical. J’ai bien vu en en parlant après que les autres n’étaient pas loin de penser que ça avait l’air chiant et comme je n’ai pas tout compris… J’ai craqué pendant le troisième film de la journée, je fermais les yeux mais comme quand je me réveillais je comprenais encore ce qui se passait je ne me suis pas flagellée ensuite. L’Argentin Por el dinero raconte l’histoire d’une troupe de théâtre qui essaie de survivre en s’imposant pendant un festival en Colombie, c’est raconté en voix off par un Français soporifique. C’est dommage parce que dès qu’il s’arrête de parler c’est pas mal.

Le sac de Cannes avec son système révolutionnaire de bretelles coulissantes.

Après mes trois films du jour je suis rentrée faire une vraie sieste. Un miracle, presque trois quarts d’heure de tranquillité où je me suis laissée bercer par les bras de Morphée. Je me suis réveillée à 19 h 30 comme une petite fleur pour découvrir qu’on n’avait plus de café, j’ai avalé mes pâtes en quatrième vitesse et couru jusqu’au Monoprix qui ferme à 20 h 30. J’ai cavalé dans les allées pour attraper du café, du jus d’orange, des spaghettis et de l’arrabiata – le combo gagnant du festival – et quand je suis sortie j’ai découvert qu’en face il y a un Franprix qui ferme à minuit. Je me serais étranglée. Du coup après j’avais la flemme de retourner à l’appartement et j’ai traîné sur les quais en priant pour que mon sac ne se déchire pas sous le poids des sauces Barilla. Les sacs que nous offre le Festival ne sont pas très solides, le mien s’effiloche et ressemblera bientôt au blouson en daim de Jean Dujardin. Cette année, on a quand même noté un effort par rapport aux tote bags des années précédentes. Un ingénieux systèmes de bandoulière cloutée vous permet de l’utiliser soit en bandoulière soit comme sac à dos. Une seule couleur par contre ce qui multiplie les chances de se gourer de sac quand vous quitter un bar ou un resto. Ça m’est arrivée samedi dernier, alors depuis j’ai personnalisé le mien avec des badges. J’ai vu une fille au Palais qui a carrément marqué son nom au marqueur dessus.

Retour de promenade pour l’ « Imperial Princess Beatrice ».
Au moins il y en a qui ont profité du soleil.

Hier soir tout le monde avait opté pour l’option sac à dos. C’était l’heure de l’apéro sur les yachts, champagne et petits fours. De quoi faire rêver les badauds. Je suis restée dix minutes en arrêt devant un de ces mastodontes qui faisait sa manœuvre pour s’amarrer. C’était assez drôle. Vous ne garez pas votre yacht comme votre voiture ou même un simple voilier : il y a un type qui mène les opérations avec une espèce de micro-talkie-walkie et ça mobilise trois personnes de chaque côté. Les « domestiques » du yacht d’à côté sont venus filer un coup de main, d’autant plus qu’il y avait une des employées du « Princess Beatrice » qui ne connaissait pas très bien ses nœuds marins. Elle s’en est encore pris plein la figure de la part du type au micro quand elle a laissé le pare-battage traîner dans l’eau. Il y avait un petit concert sur les quais, c’était chouette, il faisait beau, tout le monde avait l’air content.

Le gang des escabeaux guettant l’équipe de Once Upon a Time in Hollywood.

Après j’ai été me promener vers le Palais où la foule en folie attendait la fin du Tarantino. A un moment l’écran géant a montré le début du générique et l’équipe du film qui recevait sa standing ovation. Brad Pitt a versé une larme. J’étais dans la rue derrière le gang des escabeaux – ces gens qui se pointent trois heures avant les films pour voir les stars depuis des escabeaux attachés aux grilles avec des antivols – donc je n’ai rien vu mais quand Tarantino, Brad Pitt et Di Caprio sont sortis sur les marches tout le monde s’est mis à hurler. On a regardé sur l’écran géant. A côté de moi il y avait un jeune couple avec une petite fille. La mère lui a montré l’écran mais c’était comme irréel. Après ils sont repartis en disant : « On n’a pas vu Brad Pitt et Di Caprio, mais on a croisé Philippe Lacheau ! ». Cannes, quelle fabrique de rêve !