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Cannes, jour 5 – Leçons de vie

Au petit jeu des pronostics, Douleur et Gloire, de Pedro Almodovar, part à mi-chemin largement favori dans la course à la Palme d’or, si l’on en croit les quotidiens cannois où des journalistes respectés de la presse française et internationale apposent ou pas leur véto sur la sélection officielle. Atlantique, de Mati Diop, ne récolte que de maigres scores alors que les confrères qui avaient vu le film étaient dithyrambiques. Je crois qu’il faut avoir l’humilité de croire que ces notes sèches que ne justifie aucun commentaire ne valent pas grand chose et n’influenceront pas le jury d’Inarritu. Dans Carnets clandestins, sorti opportunément le 9 mai, Nicolas Giacobone, le coscénariste du réalisateur mexicain sur Biutiful et Birdman, dresse le portrait du « plus grand réalisateur d’Amérique du Sud », Santiago Salvatierra. Ce dernier, qui séquestre depuis cinq ans un scénariste dans sa cave, a pour ambition de faire rien moins que « le plus grand film de tous les temps », de rafler l’Oscar et de stupéfier la Croisette. Quand Thierry Frémaux lui propose Un certain regard, notre homme s’étrangle. Pas facile de ménager les susceptibilités.

Les larmes d’Hafsia Herzi.

La leçon d’humilité, elle est venue ce dimanche de la Semaine de la critique avec le premier film d’Hafsia Herzi, Tu mérites un amour. J’y suis allée sans en attendre grand chose (c’est souvent le cas avec les premiers films…) mais j’avais peur d’être déçue parce que j’aime beaucoup l’actrice et la personnalité. Et puis elle m’avait parlé de ce film en interview, qu’elle avait eu un peu de mal à le financer mais qu’elle avait aussi la chance d’être très entourée. Hafsia Herzi a présenté son équipe, ils étaient très nombreux, tous des jeunes, je n’ai pas réussi à avoir les derniers sur la photo. La réalisatrice a dit que sans les festivals son film n’existerait pas, elle a pleuré et on avait tous envie de lui faire des câlins. Charles Tesson, le délégué général de la Semaine, a fait une présentation un peu paresseuse en expliquant en gros qu’il avait reçu un SMS et que du coup il avait programmé Tu mérites un amour. Le film mérite mieux que ça. Je sortais d’un film un peu malin et cette chronique d’une déception amoureuse m’a redonné confiance dans un cinéma qui essayait de s’emparer du réel pour raconter des vrais sentiments. C’est fabriqué avec trois bouts de ficelle mais cette impression disparaît vite à l’écran, il y a une sincérité désarmante, c’est drôle, touchant, et Hafsia Herzi est parfaite dedans.

Robert Eggers, Robert Pattinson et Willem Defoe à la session Q&A de The Lighthouse

Avant ça je m’étais levée aux aurores pour être tôt dans la file pour The Lighthouse, de Robert Eggers. C’était attendu après The Witch mais surtout le film compte au casting Willem Defoe et Robert Pattinson. Enfin une vraie star sur la Croisette ! Du coup les festivaliers avaient délaissé le Palais pour se serrer rue Amouretti, on a même eu peur de ne pas rentrer. Dans ces cas-là, les gens font marcher les réseaux : on cherche qui est l’attaché de presse et si il nous aime bien, on prépare une petite phrase pour expliquer pourquoi il est vital d’assister à cette projection en particulier… Bon là ce n’était pas vraiment une option. Parce qu’un seul grain de sable met en péril tout votre beau planning cannois. On est rentrés, on a même trouvé des places pas trop pourries. Le film est une expérience en soi, c’est un huis clos horrifique qui évoque Le Moby Dick de Melville. La vie de deux gardiens de phare (d’où le titre), un vétéran et un bleu, qui sombrent dans la folie. Defoe a laissé pousser sa barbe, Pattinson sa moustache et ils prennent un bon vieil accent de marin du XIXe siècle. Le film, radical dans sa forme – carré, noir et blanc – fonctionne sur leurs performances, extraordinaires. Par contre les mouettes prennent cher.

Félix Moati et Jesse Eisenberg sur la plage Nespresso.
On notera que même avec un éclairage naturel mes photos sont floues.

8 h 45 le matin c’est dur. Surtout quand vos chaussures sont encore humides de la veille, que vous avez bu beaucoup de café et que vous vous prenez à l’écran des trombes d’eau dans la figure. Pour ne rien arranger la salle était glaciale donc après ça j’avais quand même très envie d’aller aux toilettes. C’est pour ça aussi que je trouve que c’est un bon film : j’ai réussi à oublier mes envies pressantes devant l’histoire. Vers la fin on a vu débouler sur la droite une douzaine de mecs baraqués qui étaient probablement là pour assurer la sécurité de Bobby, le réalisateur et les acteurs sont montés sur scène au générique – une chanson de marins – et ça a crié dans tous les sens. Je suis restée pour claquer la photo et j’ai tracé pour prendre mon cappuccino. Grosse déception, à 10 h 45 ils n’en servaient plus « parce que c’est trop long à préparer ». J’ai dit que juste une goutte de lait me suffirait mais là encore c’était visiblement herculéen. J’ai pris un expresso. Dans un coin de la plage, Félix Moati s’entretenait avec Jesse Eisenberg, qui a un film à la Semaine, Vivarium, et là encore j’ai pris une photo. Paparazza !

L’équipe de Perdrix.

J’ai enchaîné avec Perdrix, d’Erwan Le Duc, en espérant que les volatiles n’allaient pas subir le même sort que les mouettes de The Lighthouse. Bon en fait Perdrix c’est le nom de famille du héros qui est joué par Swann Arlaud. Le film est une comédie douce-amère comme on dit (ça veut dire que c’est une comédie mais que vous ne risquez pas de vous étouffer de rire) sur la rencontre entre un gendarme vosgien qui vit encore chez sa mère et une fille qui s’est fait voler sa voiture orange par des extrémistes nudistes et passe ses journées à dialoguer avec elle-même dans des petits carnets. Le mot juste pour ce genre de film c’est « fantaisiste ». Il y a de bons moments, des jolies idées de mise en scène mais j’ai trouvé que ça manquait de chair, surtout après la pluie de fluides corporels qu’on venait de subir. Le personnage de la fille m’a énervée parce qu’elle était un peu donneuse de leçons et je n’ai pas vraiment cru à l’histoire d’amour. En plus Fanny Ardant n’est pas venue sur la scène donc j’étais déçue. Mais ce n’est pas un mauvais film.

Cherchez Rithy Panh, président du jury de la Caméra d’or, sur la photo.

Je n’ai évidemment toujours pas vu un film de la Compétition par contre j’ai remplacé un collègue à Share, le premier film de Pippa Bianco, qui était présenté en séance spéciale. Bon le film est là parce que la réalisatrice a remporté un prix à la Cinéfondation. Pas de stars au casting, par contre il y avait de la masse salariale dans la salle avec les patrons d’HBO. Je pense que c’est normal de mettre un peu de soi dans les films, et c’est vrai que ce dimanche j’ai souffert psychologiquement à chaque fois que les héroïnes prenaient des douches (dans Tu mérites un amour ou Share) parce que c’était un rappel constant au fait qu’on est toujours privés d’eau chaude à la maison. Dans le film de Pippa Bianco, il y a des efforts de mise en scène, un gros travail sur le son, mais Share ne va pas assez loin. Le film s’ouvre avec une séance d’échanges de SMS assez hallucinante, alors moi j’y croyais. C’est l’histoire d’une fille qui découvre que pendant une fête dont elle a tout oublié parce qu’elle était bourrée ses camarades de classe se sont amusés à la filmer cul nu. Un énième film sur les dangers des réseaux sociaux (entre autres) mais ça ne va pas beaucoup plus loin. A mon avis c’est exactement le genre de film qui aurait sa place sur Netflix ou Amazon et que vous pouvez regarder en passant l’aspirateur. Le message est passé par contre : à côté de moi il y avait des jeunes filles à peine sorties de l’adolescence qui se sont dit que quand même l’alcool c’était traître.

Le stand des burgers de la fête de la Semaine de la critique est toujours pris d’assaut.

Moi je le sais déjà que l’alcool c’est traître, donc à la fête de la Semaine je n’ai pas goûté le cocktail bizarre Vodka gingembre ananas et j’ai commencé par boire de la San Pellegrino en attrapant au passage tous les petits fours qui me tombaient sous la main. Dans le noir vous n’arrivez pas vraiment à voir ce que c’est et quelquefois vous avez des surprises. J’étais contente quand ils ont enfin sorti les samossas et les burgers. A un moment je suis passée à la bière et donc j’ai été me mettre dans la queue des toilettes, et je me suis retrouvée derrière Jonas Carpignano qui en plus de réussir ses films est quand même très beau. Bon par contre le pauvre tout le monde voulait lui parler ce qui est toujours un peu gênant surtout dans cette configuration. Après ça on a passé la soirée à essayer de se retrouver les uns les autres dans l’obscurité pour prendre la traditionnelle photo de groupe. On n’a pas dansé parce que la musique n’était pas terrible – le carton promettait quelque chose « comme si Michael Mann tournait Heat 2 à Lisbonne ». Les DJ aussi devraient faire preuve d’un peu d’humilité.