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Cannes, jour 6 – Le sens de la marche

J’ai vu un film chinois ce lundi qui m’a assommée, en plus j’étais au milieu d’une rangée et je n’aime pas ça je me sens prisonnière. Dans une salle confinée il faut que je puisse à tout moment prendre mes jambes à mon cou. Le film s’appelait Huo Zhe Chang Zhe, ce qui a été traduit en anglais par To Live To Sing, j’en ai déduit que Zhe voulait dire To – trois ans de linguistique et voilà ce que je sais faire – mais je n’exclus pas d’être complètement à côté de la plaque. C’est vrai que c’est vivant et que ça chante, mais je ne suis pas sensible au charme de l’opérette du Sichuan, l’une de ces traditions dont je n’avais jamais entendu parler avant de les découvrir au cinéma. Mais alors que je pourrais prendre un billet pour un ballet géorgien (lire par ailleurs…), jamais je n’achèterais spontanément une place pour une opérette du Sichuan, mes tympans y sont culturellement insensibles. Après le film donc j’étais fatiguée et j’ai essayé de faire une sieste avant le suivant, dont je ne savais pas grand chose. Alors si il y a un film que je suis contente de ne pas avoir raté c’est celui-là. Pendant ce temps là mes collègues étaient à un film pas terrible mais ils étaient à côté de Tarantino donc c’était quand même un peu la classe.

L’actrice de Lillian qui me dit bonjour (en vrai je crois qu’elle avait des amis derrière moi). Derrière, le réalisateur.

Mes petits problèmes d’eau chaude ne me paraissent plus si capitaux depuis que j’ai vu Lillian, d’Andreas Horvath, une fiction inspirée par l’histoire vraie d’une jeune femme, Lillian Alling, qui voulait rallier la Russie depuis New York en passant par le détroit de Behring. On suit le personnage, interprété à l’écran par Patrycja Planik, inconnue au bataillon, depuis New York et à travers les Etats Unis et le Canada. Le récit s’apparente à un Into the Wild expurgé de tous les fantasmes du road trip – ses sympathiques hippies, ses jolis paysages, ses levers de soleil… – pour coller à la réalité brute des problèmes d’hygiène, de couchage, de nourriture dans des paysages tour à tour splendides et déprimants filmés souvent avec des drones. La bande-son est extraordinaire, qui mêle une musique de film d’épouvante à des émissions radio et quelques dialogues, succincts, entre gens du cru. L’héroïne, elle, reste mutique. Elle marche à s’en défoncer les pieds.

Les voitures officielles qui attendent les stars derrière le Majestic
(l’hôtel juste en face des Marches).

Mes 20 000 pas cannois quotidiens (en moyenne) me paraissent désormais ridicules alors qu’on a l’impression d’envoyer les kilomètres chaque jour pour rejoindre le Marriott où sont projetés les films de la Quinzaine. Vingt-cinq minutes de marche, à l’aller comme au retour, auxquelles il faut ajouter les errances à la recherche d’un sandwich abordable – aujourd’hui j’ai enfin mangé mon hot dog -, les allers-retours au Palais des festivals pour récupérer les places des projections que je distribue avec une générosité christique à mes collègues parce que je n’aurai pas le temps de voir les films, les trajets du soir et les envolées d’escaliers pour atteindre et s’extraire des salles. A partir d’une certaine heure, la Croisette devient impraticable et on la contourne par les rues parallèles.

Hier après mon interview éclair de Shahrbanoo Sadat, la réalisatrice afghane de The Orphanage qui m’a expliqué comment son pays allait retomber dans un an à l’âge de pierre avec le retour du régime taliban (ambiance), j’ai rejoint des collègues à l’heure de la montée des marches, la vraie, celle de 18 h 30, et je suis donc passée rue Saint-Honoré pour éviter la cohue. C’est la porte de service du Majestic et une douzaine de voitures officielles attendaient les stars qui ne manqueraient pas de débouler. J’ai pensé que les chauffeurs allaient probablement avoir du mal à atteindre l’entrée du Grand Théâtre Lumière à cause de la foule alors que si les équipes de film avaient une conscience un peu plus écolo elles partiraient à pied : il doit y avoir une distance de cinquante mètres à tout casser entre l’entrée du Majestic et le tapis rouge, ce qui n’est pas insurmontable. On pourrait même envisager un souterrain comme il en existe pour rallier les plages privées et éviter aux clients des grands hôtels de devoir croiser la plèbe.

On remarquera le cadrage intéressant de cette photo de l’équipe d’Une fille facile
(en vert, la réalisatrice, Zahia c’est la fille dont on voit les jambes).

A Cannes donc je marche, mais au moins, je ne fais pas ça en talons comme les héroïnes du film de Rebecca Zlotowski qui empruntent peu ou prou le même trajet que nous, le long de la plage, pour aller s’encanailler sur un yacht du quai Saint-Pierre. Elles habitent encore plus loin que nous, tout au bout du boulevard du Midi, alors pas étonnant qu’elles se plaignent d’avoir mal aux pieds. Mais s’il y en a une qui a le sens de la marche, c’est Zahia Dehar – la Zahia de la fameuse Affaire Ribery – la Fille facile du film qui balance son physique de bimbo sur la Croisette avec les effets qu’on lui suppose : à son passage tous les mâles se transforment en personnage de dessins-animés de Tex Avery, yeux exorbités et langue pendante. Ici, Zahia s’appelle Sofia et elle vient passer l’été chez sa petite cousine cannoise, Naïma, 16 ans, fascinée par la jeune femme. La mère de Naïma est femme de chambre dans un grand hôtel où les clients prennent un ascenseur extérieur pour rejoindre la zone piscine. Est-ce qu’être riche rend plus fainéant ? En tout cas le film de Rebecca Zlotowski montre les pauvres (Naïma et, par extension, sa cousine Sofia) qui marchent à s’en casser les talons et des riches (joués par Nuno Lopes et Benoît Magimel) qui ne quittent leur yacht que pour s’installer sur la terrasse en face, ou presque. Quand on marche, c’est pour une promenade, un moment de décontraction bourgeoise dans des jardins luxuriants.

Si vous avez de bonnes lunettes…

Au festival, le sens de la marche, c’est aussi le sens de la file. Chaque sélection a son propre système de priorités avec des couleurs différentes. On s’y habitue et tout à coup, hop, votre catégorie est déclassée. A la Quinzaine par exemple le badge noir ou presse, toujours surclassé par la flamboyante accréditation rouge, n’est plus si avantageux depuis que les tickets bleus nous passent devant. Et dernièrement, dans une tentative de démocratisation du public, on se fait même régulièrement passer devant par la dernière couleur, la file verte, celle du tout-venant. Preuve qu’on s’attache encore un peu à nos privilèges. A ce petit jeu, nous qui étions arrivés avec plus d’une heure et demie d’avance pour Une fille facile avons bien failli ne pas rentrer. Finalement on a trouvé un rang au balcon avec une vue plongeante mais très lointaine sur la scène ou la réalisatrice a longuement remercié son producteur. Le film a commencé avec plus de vingt minutes de retard et j’ai senti ma gorge se dessécher davantage à chaque fois qu’un des personnages se jetait dans la mer ou une piscine. Il y a de jolies choses et le personnage de Zahia Dehar, sorte de BB du XXIe siècle, est parfaitement écrit. On a fini la soirée à la pizzeria où j’ai vidé deux carafes d’eau avant de rentrer pour minuit, comme Cendrillon. Et quand on est arrivés on a trouvé une note en bas de l’immeuble pour nous expliquer que la pièce de rechange pour réparer l’eau chaude n’était pas disponible dans le département. Vivement que ça marche…