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Cannes, jour 1 – Cannes plus vieux

La nouvelle installation VR dans le Palais.

Le festival a commencé mardi, à 7 h 00 du matin à la Gare de Lyon. Dans la file d’embarquement pour « le Ouigo de midi et demi » comme on l’appelle dans le Sud il y a des bandes de voyageurs prêts pour l’exode. « J’ai que cinq chemises blanches, j’espère que ça va suffire ! » Du coup on se demande pourquoi il charrie une valise de la taille d’un éléphanteau. Avec le temps j’ai appris à voyager moins chargée, parce que je sais qu’au retour il faudra additionner au poids initial celui des dossiers de presse, des deux mugs que je vais rapporter en souvenir, des catalogues… Pourtant cette année les sacs qu’on nous distribue au festival sont moins fournis que d’ordinaire. Pas de petite sculpture ou de batterie de secours, pas de pastilles de menthe BNP Paribas. A la place, il y a un stylo. A l’usage, c’est sans doute plus utile. Hier donc après avoir déposé mes affaires à l’appartement je suis allée faire mon petit tour traditionnel pour récupérer mes badges. J’ai failli en coller une au jeune gars qui m’a donné mon premier sésame en s’exclamant : « Ah dites donc elle date cette photo ! Ça fait combien de temps que vous venez ? »

J’avais réservé sur Internet une séance d’une demie-heure de réalité virtuelle au sous-sol du palais. Ça s’appelle Cannes XR, ils organisent plein de conférences avec des titres longs comme un jour sans pain et ils proposent des petites séances pour découvrir la VR. Et moi je n’avais finalement pas grand chose à faire de mon après-midi. Je suis arrivée avec un quart d’heure d’avance et du coup j’ai regardé les gens dans leur fauteuil qui tournaient la tête dans tous les sens. Le stand est tenu par des jeunes stagiaires en bleu qui commencent leurs phrases par « Vous parlez français ? » Ils vous mettent dans un fauteuil et vous avez le choix entre deux catégories, 360° et interactif. Bon évidemment j’ai pris interactif, un film qui s’appelle « Bonfire ». On vous colle un masque sur le nez – « Vous pouvez garder vos lunettes »-, on vous donne des manettes un peu sophistiquées, et hop vous avez de nouvelles mains qui ressemblent à celles de Mickey. J’ai commencé par tout casser dans mon vaisseau spatial et je me suis retrouvée sur une planète très très sombre avec un robot qui parle et qui fabrique des hamburgers qui ressemblent à des marshmallows. Après, il y a un gros bonhomme rose et pelucheux qui joue avec vous et à la fin on vous demande si vous préférez sauvez l’humanité ou votre copain rose. J’ai sauvé mon copain rose.

Paolo Moretti, sa traductrice, Adèle Haenel, Jean Dujardin et Quentin Dupieux… flous, vus depuis le balcon

Mercredi on est rentrés dans le vif du sujet. D’abord on s’est pris l’averse et le vent en sortant de l’appart (on a failli casser un parapluie dans l’histoire). Vivifiant. Et on a compris que les critiques n’étaient plus si bienvenus sur la Croisette. On s’est levés à 7 h 00 du matin pour aller voir le Daim de Quentin Dupieux à 8 h 45, et on a découvert que les files de priorités avaient un peu changé. Du coup nos petits badges noirs et presse se retrouvaient relégués côté rue. Soit. Mais ensuite, c’était un sacré bordel. Je ne sais pas si les vigiles avaient été mis au courant du système de priorité – déjà nous on a du mal à comprendre – mais toujours est-il que malgré l’énorme affluence ils ont joyeusement fait rentrer toutes les files en même temps. On a fini par rentrer, de justesse et envoyés d’office au balcon, le coin des « punis » comme l’a dit John Carpenter plus tard.

Il n’y a pas que le vigiles cannois qui assassinent la critique. Quentin Dupieux se marre en représentant le critique comme un insupportable gamin voyeur et pâlichon, qui zyeute Jean Dujardin et finira par se prendre un pavé dans le front. L’histoire c’est celle d’un mec qui se tape des centaines de bornes pour acheter une fortune un pauvre blouson en daim, dans l’histoire il va récupérer un caméscope et s’improviser cinéaste. Au passage, il embauche Adele Haenel, la barmaid de son hôtel. C’est un film très malin, très « festivals », avec plein de lectures différentes. On a déjà commencé à se balancer des vannes du film, ce qui agace évidemment ceux qui ne l’ont pas vu mais c’est le jeu de Cannes. A un moment vous êtes toujours largué dans une conversation parce que les gens s’enflamment sur un film dont vous n’avez vu que la petite fiche dans le programme.

Oui, photographe c’est un métier

Après donc c’était la remise du Carrosse d’or, l’hommage de la Société des réalisateurs de films à un pair. Les représentants de la SRF ont salué « l’audace » et « l’indépendance » du lauréat, John Carpenter donc, 71 ans. J’avais envie de le voir parce que ça me rappelle mon adolescence : je me souviens qu’on avait été voir l’Antre de la folie avec des copains au collège et on s’amusait à se glisser derrière les fauteuils de cinéma avec des mains glacées pour faire peur aux plus sensibles. C’était il y a vingt-deux ans ! On a regardé The Thing (pauvres chiens!) et ensuite il y avait la fameuse conversation avec Carpenter, qui a expliqué qu’il avait choisi ce film parce qu’à sa sortie les critiques l’avaient démonté alors que depuis c’est devenu culte. Prends-toi ça petit critique imbécile ! Crucifié dès le premier jour de festival ! Katell Quillévéré et Yann Gonzales en ont rajouté une couche en expliquant qu’il était « important de relativiser les notions de succès et d’échec, surtout à Cannes ». Carpenter est un type assez marrant qui a expliqué plusieurs fois qu’il trouvait la conversation « boring » et qui a cabotiné dès que la SRF posait des questions, du coup c’était assez drôle à voir. Il a fait un peu de pub pour son concert au Grand Rex à Paris bientôt, il a eu une phrase acerbe sur Cronenberg et porté aux nues Dario Argento (qui a priori est à Cannes en ce moment) et il a conclu en expliquant qu’il avait réussi sa vie : « Je peux jouer de la musique, je peux jouer aux jeux vidéo, je peux regarder le basket ball… » Alors le cinéma…