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Bacurau : fausse anticipation, vrai brûlot politique

Quelque part au Brésil, dans un avenir proche. Un village se voit progressivement isolé – routes coupées, soustraction aux visées satellitaires… – cependant que certains de ses habitants sont traqués et abattus par des mercenaires aux motivations inconnues. Avec Bacurau, Kleber Mendonça Filho (Les Bruits de Recife, Aquarius) et Juliano Dornelles livrent un état des lieux politique – plutôt qu’une anticipation, registre auquel le film prétendait s’affilier – cinglant et un hommage régulièrement inspiré au cinéma de genre.

Du splendide Aquarius, présenté à Cannes en sélection officielle en 2016, Bacurau (co-réalisé par son auteur, Kleber Mendonça Filho, et Juliano Dornelles) figure le prolongement, tout à la fois d’un des aspects du récit (Aquarius : comment est-on passé du Brésil en pleine transition démocratique des eighties au Brésil contemporain ; Bacurau : comment passera-t-on du Brésil contemporain à celui qui vient) et, de façon moins anecdotique qu’il n’y paraît, au contexte de sa première projection (le soir de sa présentation cannoise, l’équipe du film avait profité de la montée des marches pour dénoncer la procédure de destitution de Dilma Roussef).

La vision (depuis l’espace) d’un pays (le Brésil) plongé dans l’obscurité, quand les villes des pays alentours forment, çà et là, des constellations de lumière ; un camion qui, zigzaguant sur une route, dépasse une scène d’accident (le conducteur d’un deux-roues couché sur le sol, de toute évidence percuté par un convoi de cercueils), puis une école à l’abandon : dès ses tout premiers plans, Bacurau annonce la couleur, celle du tableau funeste d’un territoire en pleine descente post-coup d’État. Dans un tel contexte, les villageois du film, la communauté qu’ils composent, coincée à l’intersection des inégalités (de classe, de territoire, ethniques…), figurent, aux yeux du pouvoir, un électorat dans le meilleur des cas, voire le gibier d’une chasse à l’homme envisagée comme activité de loisir.

À l’épure, les auteurs ont préféré la littéralité du discours – on flirte, avec bonheur par endroits, avec le film-tract –, et l’impureté d’un dispositif qui, par goût tout autant que par nécessité, emprunte généreusement au cinéma de genre : c’est ainsi, reversé dans un Brésil (a priori) à venir – un carton introductif affilie explicitement le film au registre de l’anticipation – , un peu de l’imaginaire de Mad Max qui se voit convoqué ; plus tard, c’est du côté du western tardif et de ses héritiers directs (de Peckinpah à Hill et Carpenter, en gros) qu’il faudra identifier les influences de Bacurau.

La plus belle idée du film tient précisément à son rapport au Brésil d’aujourd’hui. Il faut être aveugle (ou sacrément privilégié, ce qui revient au même) pour l’ignorer : nous sommes d’ores et déjà les contemporains d’une catastrophe à venir – et pourquoi pas ses héritiers, puisqu’elle n’est/ne sera que la redite, prévisible, d’un fascisme ancien et chronique. La frontière est si mince entre le réel de 2019 et cette anticipation-là que le film ne fait que témoigner par avance, et observe chaque fois qu’il prétend pressentir. C’est dans cette abolition de toute frontière entre la chronique contemporaine et un (proche) futur fantasmé que, toutes faiblesses mises à part (notamment une tendance à l’explicitation, par le biais des dialogues, de situations et rapports de force déjà limpides : voilà un film qui cherche à se faire comprendre), loge le geste politique, tout sauf anodin, de Bacurau. Le réel n’est plus discernable de son anticipation, ni de sa relecture à l’aune des codes du western. Pas d’extrapolation ici, mais la traduction en fiction d’un ici et maintenant du Brésil (et du monde).

D’où ressortent une conviction (la guerre sera civile ou ne sera pas ; d’ailleurs elle l’est déjà) et un appel (à rendre les coups reçus : par quelques plans d’un gore assumé, le film célèbre la revanche des opprimés sur leurs oppresseurs) comparables à ceux d’un autre film en compétition, le certes moins inspiré Les Misérables de Ladj Li. Qu’on se le tienne pour dit : chaque jour qui passe est un pas de plus dans, plutôt que vers, la catastrophe.