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L’Époque : des nouvelles fraîches de la jeunesse

De Charlie Hebdo aux dernières élections présidentielles, Matthieu Bareyre et Thibaut Dufait ont questionné des jeunes à propos de leurs sentiments sur l’époque. Observateur plutôt que démonstratif, L’Époque est une balade nocturne édifiante et lumineuse.

C’est au lendemain des attentats de Charlie Hebdo que l’idée de réaliser un documentaire sur l’époque s’imposa à Matthieu Bareyre, lequel pressentit à juste titre une tournure dans la vie politique française : tout comme il semble difficile d’empoigner un mot trop souvent employé en l’absence d’un référent clair, et sur lequel plane une forme de flou artistique, il est d’autant plus délicat d’appréhender le sentiment d’une époque sans didactisme, et sous le prisme de ceux qui voient affleurer sous celle de leurs parents une nouvelle qui, décidément, ne laisse présager rien de bon. En guise d’amorce, le documentaire s’inaugure avec cette réponse de Rose, une militante à Nuit Debout, dont l’esprit poétique aime à jouer avec les mots afin de mieux nommer les choses : “C’est quoi l’époque ? L’époque, c’est le son que ça fait quand tu te prends un coup de matraque. Poc-poc-poc. C’est aussi le son des boucliers quand tu balances des bouteilles de verre dessus. C’est le son que ça fait quand tu heurtes le crâne de Valls contre celui de Macron”. Savoureuse dans la forme, terrible dans le fond, cette répartie ouvre une brèche d’où jaillissent les pensées plus ou moins secrètes de jeunes issus de tout horizon (social, ethnique) que Matthieu Bareyre et Thibault Dufait -l’ingénieur du son- ont rencontré la nuit tombée, ce moment où les gens s’approprient peut-être le mieux l’espace publique. Leur méthode de travail consistait à errer dans les rues parisiennes, du quartier d’Oberkampf à Bobigny, en passant par les Champs-Élysées et le canal Saint-Martin, patientant parfois plusieurs heures avant de pouvoir filmer ces inconnus, dont certains ont été suivis sur plusieurs mois, voire sur les trois années. De fait, L’Époque, outre d’offrir un large panel d’entretiens (mais qui ne prétend pas pour autant à l’exhaustivité) mis sur le même pied d’égalité, il en émane un climat de confiance, nécessaire à la libération d’une parole qui ne se censure jamais : ainsi, on écoute un bachelier se confier sur son choix d’intégrer une école de commerce pour faire plaisir à ses parents ; un habitant de Mantes-la-Jolie qui, tout en refusant de participer aux actes de vandalisme, les conçoit car nés de la frustration de ne jamais avoir droit à une parole publique ; une agrégée en philosophie qui, après avoir abandonné sa carrière universitaire, a rejoint les black bloc. Tous évoquent leurs peurs, les rêves et les certitudes auxquels ils tentent de se raccrocher, ou au contraire leur défaillance à imaginer leur avenir, faute de pouvoir s’inscrire dans un présent prometteur. À rebours de certains discours médiatiques, lesquels s’échinent maladroitement à affubler aux jeunes une image définie a priori (apolitique, consumériste, donnant lieu à ces mystérieuses générations Y, X, Z), L’Époque livre un portrait de la jeunesse qui ouvre la réflexion plutôt que de la circonscrire, soutenu qui plus est par des images belles et signifiantes : tel ce plan lors du nettoyage urbain de la place de la République, cadré sur son sol et sur lequel se reflète, illuminée et nette, la statue, dont les contours s’étiolent suite à l’écoulement de l’eau.

Valentine Verhague

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 17 avril – dans le n°2148 des Fiches du cinéma.
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