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Los Silencios : l’assemblée des vivants et des morts

Une mère et ses deux enfants fuyant le conflit armé colombien dans lequel le père a disparu trouvent refuge sur une île isolée d’Amazonie. Un beau drame, étrange et poétique, où se côtoient les vivants et les morts dans un contexte politico-social. Fascinant.

Entre Brésil, Pérou et Colombie, “la isla de la fantasia”, envahie par les eaux quatre mois par an, est le théâtre du deuxième long métrage de Beatriz Seigner, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2018. La première scène du débarquement nocturne des protagonistes ayant traversé l’Amazone en pirogue illustre la politique migratoire de l’ex-président Lula : nombre de familles colombiennes victimes des FARC purent se réfugier décemment au Brésil (en bénéficiant d’un accès à l’éducation, au travail et à un salaire minimum). La courageuse Amparo, quémandant du travail et bravant une détresse psychologique causée par sa fuite précipitée, en est un exemple. Elle laisse derrière elle des êtres chers tout en devant affronter la préadolescence de son fils. D’emblée, le spectateur se laisse pénétrer, sans trop savoir comment, par une atmosphère qui mêle subrepticement réel et fantastique : silence constant de la jeune Nuria à la boucle d’oreille fluo ; apparition silencieuse du père, fugace et mystérieuse, notamment lors de tendres dîners familiaux… Crue et décrue de l’Amazone et sons organiques (vent, coassement des grenouilles, bruissement des feuilles) participent à la mise en scène d’une cohabitation étrange entre les vivants et les morts, d’après les cultures indigènes. L’assemblée des vivants discutant des enjeux sociaux et celle des morts dont les fantômes de plus en plus fluorescents s’accordent à pardonner à leurs bourreaux, sont fascinantes à l’image. Enfin, le “réalisme magique”, présent notamment chez Garcia Márquez, s’exprime magistralement dans la scène finale du cortège mortuaire des pirogues mêlant villageois et fantômes aux visages peints éclairés aux flambeaux.

Marie Toutée

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 3 avril – dans le n°2146 des Fiches du cinéma.
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