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J’veux du soleil ! : entretien avec Gilles Perret et François Ruffin

À la vision de J’veux du soleil ! (en salles ce 3 avril), documentaire à vif, réactif en tout état de cause, sur le mouvement, toujours en cours, des gilets jaunes, il nous a semblé essentiel de rencontrer ses auteurs, François Ruffin (entre autres, fondateur du journal Fakir et réalisateur de Merci patron !) et Gilles Perret (auteur notamment de Les Jours Heureux, La Sociale, L’Insoumis…). Afin de prendre la mesure d’un épisode singulier de l’Histoire contemporaine, au moment même où il s’écrit, mais aussi d’un certain rapport au cinéma d’engagement, aux constructions politiques et médiatiques auxquelles, sans doute, il répond. Rendez-vous est donc pris, mi-mars, dans un bureau du onzième arrondissement ; planning serré oblige, l’entretien débute avec Perret seul – Ruffin nous rejoindra un peu plus tard.

Gilles, votre dernier film en date est ce qu’on pourrait appeler un film de campagne, L’Insoumis, consacré à Jean-Luc Mélenchon. Quant à François Ruffin, il s’agissait de Merci patron !, dans un registre différent et avec le succès qu’on sait. Comment avez-vous concilié, sinon ces deux formes-là – parce qu’on ne saurait vous résumer, ni l’un, ni l’autre, à vos derniers travaux en date -, tout du moins vos approches respectives ? La veine de la chronique, un peu plus en retrait, discrète – la vôtre, dans L’Insoumis du moins -, et celle, disons, plus satirique, de Merci patron !… Ou bien votre façon d’envisager les choses était-elle plus intuitive ?

Gilles Perret. C’était plutôt intuitif, en effet. Après, il était clair que le film allait se faire par-dessus l’épaule de François, qui est un bon personnage, qui sait faire, qui connaît cette approche-là. On partait sans preneur de son, autour d’un dispositif minimaliste, et sans savoir si, à l’arrivée, on allait avoir un film… Au début, j’avais dans l’idée d’être plutôt sur François. On sait qu’avec lui, on peut avoir vite du lourd. Mais François ne le sentait pas du tout comme ça, il était peut-être plus sûr que moi de ce qu’on allait rencontrer, et petit à petit la caméra s’est orientée sur les personnages. Et quel bonheur ça a été… Je n’ai pas de problème quant à cette façon de faire, j’avais réalisé, justement, des films un peu plus satiriques, comme vous dites. J’aime bien l’humour, les juxtapositions de séquences radicales, violentes. Après, on a des caractères opposés, mais qui, justement, se sont bien complétés. C’est du moins le ressenti qu’en ont les gens. L’aventure était formidable, on ne s’est jamais engueulés, en dépit de nos approches différentes. Au moment du montage non plus. François est très rapide : avec lui, on coupe, tac, tac. Moi, j’arrondis plus. Il est dans une rapidité d’analyse, moi je joue plutôt sur l’humain. Voilà ce qu’on a mis en place. Mais, encore une fois, on était plutôt du côté de l’intuition. Après, vous connaissez mon travail, ma ligne directrice : l’humain, l’humain, l’humain. Il était évident qu’on n’allait pas faire des tirades politiques, un truc dogmatique, une analyse sociologique, ou prétendre qu’en voyant le film, les gens sauraient tout sur le mouvement des gilets jaunes.

La stupidité crasse des éditorialistes, le masque de cire du pouvoir, et ces quelques moments où, dans le discours d’Emmanuel Macron (discours au sens large, c’est-à-dire jusque dans les moments où, comme le dit Ruffin dans son livre (Ce pays que tu ne connais pas, ndlr), il va, entre guillemets, “au contact des Français et leur répond du tac au tac), le réflexe de classe reprend le dessus… Tout ce contrechamp médiatique qui, ces derniers mois, aura été ultra-dominant, comment avez-vous pensé la place que, dans le film, vous alliez lui ménager ?

C’est à cause de ça qu’on a fait le film : la déconnexion totale de ce discours-là avec ce qu’on pouvait vivre sur le terrain. En tout cas, c’est mon cas. S’il n’y avait pas eu cette arrogance médiatique, celle des éditorialistes, cette avalanche de merde déversée sur des gens qui, pour la plupart, ne le méritaient pas… Pour nous, ça allait de soi : on proposait le contre-point. Fallait-il donner à voir ce discours médiatique, grossir le trait, à quel niveau… On a réglé ça au montage, mais il était évident qu’on allait avoir besoin de ces images-là. Dès le début du montage, on s’est dit qu’on allait inclure une séquence un peu “archives”. On ne savait pas à quel moment le film allait sortir, et il est toujours utile de recontextualiser. Par ailleurs, ce sont aussi des questions de rythme. Très tôt, on s’est dit qu’on faisait un road-movie, et qu’il fallait que ça pulse. De temps en temps, faire ressortir ce discours-là, le donner à voir en miroir, par rapport à l’humanité et au vécu de ces gens-là, ça redonne du pep’s, du rythme. Le film a été fait dans le mouvement, sur un mouvement, et il sort dans le mouvement. Il ne fallait pas que ça devienne le catalogue des misères. On avait donc deux options : la première, qui consiste à ajouter une petite dose d’humour, au bon moment, et ça, François sait le faire. Mais, dans de telles situations, il ne faut pas se louper. Faire une blague, si tu passes à côté, ça peut être dramatique. Mais on a l’habitude de travailler dans ces milieux-là, François est à l’aise, il n’y a jamais eu de gêne. Ça, c’est la première option, pour dédramatiser. L’autre solution, c’est de faire des ruptures avec ces images d’archive. Ce sont des choses dont nous avons discuté. Peut-être François en aurait-il mis un peu plus, et moi un peu moins, nous en avons parlé avec Cécile, notre monteuse… On a toujours pris les décisions plus ou moins à l’unanimité, dans la rigolade plutôt que dans la confrontation, ce qui n’est pas facile – deux réalisateurs sur le dos d’une monteuse…

C’est aussi, comme vous le disiez, la tradition du road-movie – ce projet, très simple, et qui consiste, au-delà de la seule traversée d’un territoire, à prendre des nouvelles de ceux qui l’habitent. C’est un imaginaire qui vous travaillait ?

Avec François, on se connaît depuis 15 ans, mais on n’avait jamais parlé de road-movie. On avait évoqué nos goûts cinématographiques, mais sans plus. Et on a découvert qu’on était tous les deux adeptes de road-movie, qu’on avait tous les deux tilté sur Western de Manuel Poirier. Pour moi qui, du fait de mes origines sociales, ne suis pas du tout issu du milieu de cinéma – la première fois que je suis allé au cinéma, je devais avoir 15 ans, et c’était pour voir Le Gendarme et les extraterrestres -, Western est un des premiers films qui m’ait marqué, dans la forme, dans la façon de faire, ça m’est resté en tête. Et c’est aussi vrai pour François. C’était l’idée d’aller, comme ça, à la rencontre des gens – des gens dont on savait que, potentiellement, on allait bien les aimer. Il n’y a rien de pire que d’attendre chez soi, et de ne pas faire le film. À un moment donné, il faut y aller. Si tu attends que les conditions soient optimales, que tout soit prêt, il ne se passera jamais rien. C’est d’ailleurs vrai pour tous mes films. Qui aurait pu prévoir qu’on allait rencontrer Natacha, cette dame handicapée, ou qu’on allait finir la soirée chez Cindy et David ? Tu ne peux pas écrire ça. Ou alors, il faut six mois de préparation, trouver les bons interlocuteurs. Le fait d’y aller, d’être dans ce moment particulier, de la jouer road-trip, de choper les gens et leurs émotions, de les accompagner dans leur intimité, c’est allé bien au-delà de ce qu’on aurait pu espérer. À chaque rond-point, on avait droit à notre lot de surprises, d’émotions, de rires.

Comment se met-on au service de ces gens, comment fait-on le récit de ces rencontres ? Et, surtout (c’est sans doute une question de montage), qu’est-ce qu’on en garde ? Comment détache-t-on des figures qui soient représentatives, à quel moment ça se décide ?

Je crois qu’on a ressenti les mêmes choses. Parfois, tu peux ressentir, au moment du tournage, des choses que tu ne ressens plus au moment du montage. Là, on est retombés dans les mêmes niveaux d’émotion, et c’est encore le cas aujourd’hui. C’était intense. Notre souci était – attention à ne pas mal interpréter ce que je vais dire, car c’est un film très politique évidemment – de dépolitiser les choses, d’éviter les leaders. Le leader, forcément, il a déjà été interviewé, il a un discours rôdé, il parle au nom du groupe. Nous, ce qui nous intéressait, c’était d’entrer dans l’intime. Et puis de voir, ensuite, comment on passe de l’intime au groupe, et à la politique. La séquence avec Natacha, par exemple, me touche toujours autant. C’est un des moments les plus intenses du tournage, on est sur le fil. Je ne suis pas cinéphile mais, en France, aujourd’hui, je vois rarement des séquences comme ça. Le choix des personnes se faisait donc au feeling. Après, il y a une autre question : comment les aborder ? On partait quand même avec deux handicaps : François avait l’étiquette de député France Insoumise, moi je tenais une caméra…

Et l’accueil a toujours été bon ? Il n’y a pas eu de points de crispation ?

Non. On partait en effet avec deux critères discriminants, et on a été très bien accueillis. J’avais pourtant fait le choix de tourner dès qu’on arrivait à un rond-point, pour ne pas rater le moment de la rencontre. C’était un peu cavalier, quoi ! Mais ils nous voient arriver avec une voiture pourrie… François est député, mais il ne ressemble pas à grand-chose… Moi non plus, je ne ressemble pas à grand-chose, par ailleurs j’ai une petite caméra, il n’y a pas de preneur de son. Et puis, il y a la manière d’aborder les gens. Le caractère bienveillant, ça se sent. Partout, on a été très bien accueillis. À deux exceptions près, où ça a été un peu chaud : à Annecy (en plus, c’était chez moi…) et à Aubenas. Mais, trente secondes. “Qu’est-ce que c’est que ça ? Et lui, il est député ! Pas de politique ! Pas de caméra !” Et juste après, c’était réglé, parce qu’à chaque fois, il y avait 5 ou 6 personnes qui reconnaissaient François, et qui disaient : “Non, attendez, lui, c’est pas pareil, il a fait le discours sur les femmes de ménage, il est de notre côté…” C’était désamorcé tout de suite. Par ailleurs, le discours selon lequel on ne veut pas de caméra, pas de député, c’est un discours, justement : le fait qu’un député vienne les voir, c’est un signe de reconnaissance, par un mec qui représente une institution, qui vient les écouter. Pas leur donner des leçons : les écouter. Il y avait même des gens qui disaient : “Chapeau, merci d’être venu”. En même temps, tout le monde ne connaissait pas François. Sur les ronds-points, je pense qu’il y en avait un sur deux qui le connaissait.

Ce n’est pas un vocabulaire de commercial, je ne parle pas de public-cible – mais, de votre point de vue, à qui se destine le film ? Quelle est sa fonction première ? Celle d’un témoignage, d’une trace à l’usage, avant toute chose, de celles et ceux qui se sont mobilisés ? Ou bien espère-t-on, tout de même, rallier quelques indécis à leur cause ?

Première chose : restituer ce qui s’est passé, à destination des gilets jaunes eux-mêmes. Leur donner un visage humain, sortir du discours selon lequel ce seraient des racistes, des antisémites, des homophobes… La plupart ne méritaient pas ça. Ils sont pauvres, dans la difficulté, et en plus on les traite de tous les noms. Deuxième chose – et c’est un peu, sur tous mes films, mon cheval de bataille – : comment décloisonner ? Je m’amuse à sonder les salles où on montre le film… Il y a, pour commencer, un public de gilets jaunes. Des gens qui, pour certains, ne sont pas allés au cinéma depuis vingt ans. Au faciès, on voit à peu près qui est habitué à pousser la porte d’un cinéma, il y a quand même une barrière psychologique, c’est parfois vu comme quelque chose d’élitiste. D’ailleurs il y a peut-être une part de responsabilité du côté des cinémas art & essai. On a bien fait comprendre à ces gens que, le cinéma, c’était quand même pas pour tout le monde. L’autre soir, à Cahors, c’était magnifique : une séance à 18h, avec 300 personnes, il en arrivait de partout… Il y a aussi un public “gilet-jaune-compatible”, croyant mais pas pratiquant disons, qui vient pour voir, qui n’a pas osé faire la démarche d’aller sur les ronds-points, parce qu’il a un niveau de vie correct, et qu’il se demande s’il est légitime… Et il y a, enfin, un public art & essai. Souvent, c’est un peu un tiers de chaque… Les deux dernières catégories : c’est ce public-là qu’il faut toucher, les classes intermédiaires, moyennes ou supérieures, le public habituel du cinéma art & essai, et qui, pour certains, ont regardé ce mouvement avec beaucoup de dédain et de mépris. Et, quand ils voient le film, ils sentent bien que ça ne se résume pas à ce qu’ils ont entendu dans les médias. On a eu beaucoup de témoignages dans ce sens, de gens dont le regard a changé sur le mouvement, qui ont eu envie de participer, qui se demandent pourquoi la beauté de ces gens a été cachée. Là, on a vraiment l’impression de faire la bascule. Politiquement, c’est intéressant, car c’est bien du côté de cette classe intermédiaire que ça va se passer : quel camp vont-ils choisir ? Est-ce qu’ils vont continuer à rêver d’être les heureux élus du monde de Macron, ou est-ce qu’ils vont se dire qu’il est préférable de faire bloc avec tout le monde, en bas ? Ça, c’est l’enjeu des années à venir.

Le film est également une histoire de visages. Des visages sur lesquels on peut lire l’usure de la vie – ça s’incarne avec ce fameux Marcel, dont l’effigie trône sur un rond-point, et dont François Ruffin parle également dans son livre… Ce qu’on voit aussi rarement – plutôt, ce qu’on entend rarement, ce qui ne filtre pas dans la sphère médiatique, et très peu dans un cinéma de fiction dit « politique » : c’est une histoire d’accents. Une traversée de la langue, des façons de la faire sonner.

C’est vrai, il y a des accents qui sont à couper au couteau… Ce n’était pas calculé. Mais c’est la France, dans sa diversité, et c’est beau. Pour les visages, c’est pareil. Si j’ai quelques motifs de fierté grâce à ce film, c’est d’avoir donné 3’30 à Natacha, cette dame handicapée, et d’avoir donné à voir tous ces visages. C’est aussi par rapport à mes origines sociales, et par ailleurs c’est le monde où je vis, dans mon petit village. Les gens que je vois à la télé, au cinéma, c’est pas les gens que je vois chez moi. Il y a quand même une sous-représentation, et si, modestement, on peut contribuer à redonner vie, et de la dignité, à ces visages… Ils sont beaux, tous ces gens ! J’en faisais la réflexion à François, je lui disais : “On a quand même tous les critères pour être dans les endroits les plus moches, les ronds-points, les bâches, les palettes qui crament… et quand même, c’est beau”. Mais c’est beau parce que c’est habité par des gens qui y croient, et qui sont rayonnants. Un des buts du film, en effet, c’était de rendre la beauté à ces gens-là.

Vous mettez aussi en évidence quelque chose que, dans les mouvements sociaux de ces dernières années, on avait assez peu vu, ou que, peut-être, on n’avait pas su voir – une convergence des problématiques, la naissance d’un souci commun : “C’est pas pour moi”, vous dit ainsi le retraité, vigneron et ancien ouvrier, que vous rencontrez. “C’est pas seulement pour ma retraite, vous dit-il, que je me mobilise”. Vous l’avez senti fortement, ça ? Et est-ce que vous l’aviez vu venir, ces dernières années ? Je vous pose la question parce que, moi-même, j’ai toujours du mal à évaluer la situation…

J’ai du mal aussi ! Je pense quand même que cette occasion-là – même si, au début, ça a été sali – a fait que des gens comme Denis, dont vous parlez, se sont engagés pour les autres. Ils ont bien compris que ça allait être dur pour leurs enfants, leurs petits-enfants, et que c’était maintenant qu’il fallait y aller. Peut-être même que, dans le film, on ne voit pas assez cette part de la population qui est venue sur les ronds-points, pas pour elle, mais pour les autres. C’est un choix de notre part, on ne pouvait pas tout montrer non plus… Ce sont des gens qui, pour beaucoup, auraient eu peur du clivage politique, d’un dogme qui serait venu se plaquer sur le mouvement. Là, ils se sont décomplexés. Bon, Denis et Marie-Claude, on voit à peu près leur sensibilité, plutôt écolo, de gauche, mais sans étiquette particulière…

François Ruffin leur en touche d’ailleurs un mot : “Ça fait trente ans qu’on vous voit avec la CGT”, plaisante-t-il…

Et la dame répond, en rigolant : “Non, on s’est réveillés”. Et des gens comme ça, il y en a plein.c’est le signe d’une évolution de la société. La séquence à Mâcon, avec le papy à casquette qui dit que ce qu’il faudrait faire, c’est souder des plaques de fer et remonter les Champs-Élysées… Ce mec-là, il y a vraiment réfléchi. À la faisabilité de la chose. Quand on en arrive au point où des gens âgés, qui n’ont jamais manifesté, imaginent ce scénario-là, c’est quand même qu’on est dans une période particulière. Carole, qui est assistante de vie et qui, à 2 h du matin, prend sa voiture pour aller reprendre le péage… Il faut vraiment qu’il y ait des conditions particulières. François lui en fait la réflexion. Il y a quelque chose qui s’est passé, et ça m’aurait embêté de passer à côté de ça. Mais j’étais sur deux films, et si je n’avais pas croisé François, je n’aurais pas su par quel bout le prendre… Au début, d’ailleurs, il ne voulait pas faire de film, il n’envisageait que son bouquin. Mais on se croise, on mange ensemble à l’Assemblée Nationale, et trois jours après on est partis.

Il a fallu lui forcer la main ?

Oui, il voulait partir tout seul. C’est la méthode François Ruffin : je prends mon Berlingo et je pars m’immerger. Son côté missionnaire… Je lui ai dit : “C’est con. Je prends une caméra, et je pars avec toi”. Au début, il ne voulait pas. Je lui ai dit, “je te connais, tu vas me dire oui, puis non… Donc, tu vois quand c’est stabilisé et tu me rappelles”. Cinq minutes après, il me rappelait pour me dire oui. C’était le mercredi, on partait le samedi soir… Autant dire qu’en termes de préparation, on n’est pas passés par le dossier CNC… Mais on avait l’impression qu’il ne fallait pas passer à côté de ce moment-là. Je suis très fier d’avoir apporté cette pierre à l’édifice, et surtout d’avoir gardé une trace de ce mouvement-là. Que ce ne soit pas BFM, C-News et LCI qui écrivent cette histoire-là. Qu’il existe autre chose qu’un récit de casse, de violence, parisianiste. Dès les premiers samedis, pour des raisons de concentration médiatique, on a énormément parlé de la casse à Paris, alors que ce qui se passait en province n’avait rien à voir. C’est un mouvement très provincial, très rural.

Il y a donc ce premier moment du mouvement, ces premières semaines… Et on sent bien qu’il s’agit d’en donner l’image de ce qu’il est notamment – une grande fête, la célébration de retrouvailles, avec tout un sens du bricolage, l’esprit cabane en somme. Mais depuis, le mouvement a continué, les violences – à Paris notamment, même si ce n’est pas votre sujet – se sont multipliées. De nombreux manifestants sont aujourd’hui lourdement handicapés. À quel stade du mouvement le montage a-t-il été terminé ? Et quel regard portez-vous, depuis, sur son évolution ?

Honnêtement, on n’a pas envisagé le film comme une analyse sociologique du mouvement. Genre : vous allez tout savoir sur les gilets jaunes. Ce qui nous importait, c’était d’aller à leur rencontre. Pour nous, le film est intemporel, c’est une photographie de cette France-là, à un moment donné, un moment très particulier. Où des gens qui sont en souffrance, et qui auparavant se cachaient, chez eux, dans leur honte privée, sortent, vont sur les ronds-points, se rendent visibles, notamment dans les médias. Ce n’est pas une photographie figée par ailleurs, dans la mesure où on parle des parcours de vie que le mouvement a générés chez ces personnes. Quand Cindy et David disent qu’ils étaient dégoûtés par la politique, et que maintenant ils lisent la constitution, je pense que ce n’est pas attaché à un moment particulier du mouvement. Quand Christophe, à Annecy, dit : “Moi, je suis pas facho, mais des gars comme Khaled, jamais j’aurais pensé les rencontrer…

S’il se justifie sur la question, c’est qu’il y a, en effet, un arrière-plan.

Tu vois à peu près d’où il vient, oui. Mais là, sur le rond-point, il a vu Khaled, il a vu d’autres Arabes, des étrangers, et jamais plus il n’aura la même vision des choses. Cela dit, on a conscience d’avoir tourné à un moment important du mouvement. Peut-être qu’aujourd’hui, la parole se libérerait moins, parce que depuis il y a eu les violences policières, la stigmatisation. Peut-être que ces gens se seraient à nouveau renfermés sur eux-mêmes. Mais au moment où on tourne, pour nous, tout est possible. Ce déballage est assez incroyable.

C’est un moment touchant, cette histoire de constitution. Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi quelque chose d’un peu triste, de mélancolique tout du moins, dans le fait de constater que des moments comme celui-ci ont pu, peut-être, se produire par le passé, et qu’on peine à voir sur quoi ils ont débouché ? Je pense à 2005 et au TCE (Traité Établissant une Constitution, proposé au référendum en 2005, ndlr), quand, un peu partout autour de moi, des gens, pas toujours spécialement politisés, ont commencé à lire le traité, qui était quand même un sacré pavé, un truc très technique…

Ah, je m’en souviens très bien ! J’avais vécu la même chose ! Ça n’a pas débouché sur le résultat escompté, en effet. Sur la question de la mélancolie, je ne sais pas… Je ne crois pas, en tout cas.

François Ruffin nous rejoint et s’installe.

Gilles Perret. Ah, du coup, je suis perdu… On parlait de quoi ? Ah, oui : la nostalgie de 2005. Il y a quelque chose de cet ordre-là, oui, sans doute. Ce qui est certain, c’est que plus on discute, plus le curseur bouge, et ça, c’est commun aux deux moments. La similitude, elle est là. Mais j’ai gardé de bons souvenirs de 2005.

François, on en parlait avec Gilles : le film est traversé de notes d’humour – vous retrouvez un peu du personnage, ou de l’approche tout du moins, de Merci patron !, quand vous proposez, par exemple, à un cariste d’Auchan d’organiser son exil fiscal à Jersey… On voit bien en quoi ce moment est particulier, et en quoi votre regard est empreint de bienveillance. Pour autant, depuis, les violences, la stigmatisation, ont semblé prendre le dessus. Quel regard portez-vous sur ça ? Disons, depuis que le montage est terminé ?

François Ruffin. Je pense qu’on ne fait pas un film sur le mouvement. On fait un film sur des hommes et des femmes qui, à un moment donné, ont revêtu le gilet jaune. Le mouvement est ce qui permet de les faire surgir sur la scène publique, ce qui les aide à libérer leur parole. Je le dis toujours : ça fait vingt ans que je recueille, grosso modo, les mêmes propos, mais dans le silence des appartements, en chuchotant, avec des gens qui ont honte de leur frigo, de ne pas pouvoir payer le centre de vacances à leurs enfants… Et là, c’est le moment où les plus invisibles deviennent visibles, où les muets deviennent bavards, où les résignés sont portés par une espérance. Donc, je ne pense pas qu’on fasse un film sur le mouvement et ses revendications, ses porte-paroles et ses modes d’organisation. On fait des portraits qui, un mois auparavant, auraient sans doute été impossibles : les gens auraient demandé l’anonymat, ils auraient refusé la caméra. Il aurait fallu négocier pendant des mois pour obtenir ce type d’entretiens… Et là, ils viennent tout livrer. C’est aussi une histoire de lien entre l’intime et le politique. Qu’est-ce qui fait que, d’un seul coup, ce gens sortent de chez eux et aussi, je dirais, d’eux-mêmes. Au montage, on intègre quelques images de ce qui s’est passé à Paris, mais le choix, c’est quand même d’éviter la capitale. Le film est terminé le vendredi où on revient, et ce qu’on a capté, c’est un moment précis, le moment cabane, le moment rond-point, sans même prétendre que ça traduit tout ce qui s’est passé cette semaine-là. Mais ce temps de l’Histoire de notre pays.

Quelques semaines plus tôt, la parole n’aurait pas quitté la sphère privée. Quelques semaines plus tard, à mesure que l’opprobre était jeté sur eux, la parole se refermerait sans doute, on en parlait avec Gilles…

Sans doute. Toujours est-il que ça n’existe plus sous cette forme-là. Peut-être parce qu’il y a eu une usure, sur les ronds-points, mais aussi parce que le pouvoir a fait le choix de passer le bulldozer et la matraque. Sur la forme la plus enfantine, la plus naïve, de protestation, et qui consiste à construire des cabanes sur des ronds-points. Pour moi, c’est dramatique, parce que c’est le lieu où se reconstruit le lien. Au-delà même des revendications, c’était le lieu où on venait discuter, partager un café… À partir du moment où ce mode-là est interdit, les gens produisent autre chose. Certains rentrent chez eux, d’autres demeurent dans des formes de protestation du samedi, disons. Mais nous, ce n’est pas ce qu’on montre. D’ailleurs, on tourne du dimanche au vendredi…

Vous évitez, disons, les temps forts médiatiques, tels qu’ils ont été construits…

Oui, pour un truc qui, acte après acte, se déroule le samedi, c’est quand même une étrangeté. Quoi qu’il en soit, on ne serait pas passés par Paris. Le 17 novembre, au début des gilets jaunes, j’ai fait la tournée des ronds-points de ma circonscription. Abbeville, Camon, Flixecourt, Amiens-Nord. C’était formidable.

Gilles Perret (à François Ruffin). Il est d’Amiens, aussi…

François Ruffin.Ah, tu viens d’Amiens ?

Oui.

François Ruffin.Et bien, c’était un moment que j’attendais depuis vingt ans. Et là, j’allume mon poste sur France Inter, et je tombe sur les échauffourées qui se déroulent à la Concorde… Même quand c’est la France périphérique, même quand ce sont les invisibles qui se se rendent visibles, les médias parlent encore de Paris. J’étais catastrophé. C’est pour ça qu’on évite Paris. C’est bon : on l’a assez vu, Paris.

Il existe, dans le livre comme dans le film, un angle mort, un mouvement récent dont, curieusement, il n’est jamais fait mention, mouvement dans lequel, pourtant, vous étiez partie prenante – il s’agit de Nuit debout. Pour quelle raison ? Voyez-vous une continuité, par exemple, avec Nuit debout, et envisagez-vous une possible jonction entre les problématiques des uns et des autres ?

C’est plutôt le contraire. Nuit debout, j’ai porté le truc, et j’étais très heureux que ça fonctionne, mais le soir même, quasiment, j’en ai vu les limites. Pendant Nuit debout, je me demandais quand ça allait bouger à Flixecourt. On voyait très bien que la classe éduquée se mobilisait à Paris et dans quelques villes – et c’était très bien – mais pas du tout la classe populaire. Là, on assiste à une sorte de renversement : Flixecourt se mobilise, et pas République. Mais ça fait écho, chez moi, à une réflexion plus ancienne : si on veut battre l’oligarchie, qui est quand même solidement installée, il faut réussir à résoudre le divorce entre la classe intermédiaire et les classes populaires…

C’est, dans un entretien que vous donniez récemment, le sens de votre citation de Lénine, qui disait que, pour qu’une situation prérévolutionnaire trouve à s’accomplir, il fallait “que ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas”.

Voilà : c’est ça. Et on a un deuxième problème à résoudre, c’est le divorce interne aux classes populaires. Entre les classes populaires blanches, disons, des campagnes ou des périphéries, et qui sont grosso modo dans les gilets jaunes, et les classes populaires d’origine immigrée, des quartiers, et qui, elles, sont absentes. On a ce double divorce à résoudre pour réussir à renverser l’oligarchie.

La question qui est posée, c’est aussi celle de la représentation. Très tôt, dans le film, on l’entend : “On n’est pas représentés”, vous dit-on sur un rond-point. Vous êtes parlementaire. Je ne prétends pas que la remarque s’adresse à vous, en revanche elle vise un système, une défaillance dans la représentation… Comment vous positionnez-vous par rapport à ça ?

Je suis d’accord avec eux : ils ne sont pas représentés. Je me bagarre pour être un représentant de la nation. J’aime beaucoup ce mot : “représenter” – mais au sens où un peintre pourrait l’employer. Au sens où un peintre, lui aussi, offre une représentation. Ça fait vingt ans que je cherche à représenter ces personnes, les ouvriers, les employés, les contrats aidés… Dans mon journal, dans mes livres, dans les émissions de radio, et dans un film, Merci patron !, à travers Jocelyne et Serge Klur… Y compris dans mes discours à l’Assemblée nationale. Je ne peux qu’être d’accord avec eux. Il faudrait qu’ils soient directement à l’Assemblée, sans avoir besoin de passer par moi. Quand on regarde les statistiques, je le fais régulièrement, on voit qu’il y a 1,2 % de personnes d’origine ouvrière à l’Assemblée Nationale. Enfin, il faudrait mettre les statistiques à jour… Le CSA vient de dire que 88 % des gens qui travaillent dans l’information sont des CSP+. Ça laisse 12 % pour les ouvriers, les employés, les retraités, les chômeurs… C’est un fait, et je n’ai aucune difficulté à entendre ça, ni à me demander comment il faudrait y remédier. J’ai d’ailleurs proposé des amendements en faveur de la parité sociale à l’Assemblée Nationale. À l’heure actuelle, on a une parité de genre, qui est certes insuffisante, mais qui contraint les partis à faire en sorte qu’il y ait des candidats femmes, et je suis favorable à une parité sociale, qui imposerait un minimum d’ouvriers, d’employés. Ce sont des amendements d’interpellation : on peut ne pas les prendre au sérieux, mais au moins ça attire l’attention sur un problème réel, on dit : “Regardez, vous êtes 1 %”. À un moment donné, les gilets jaunes étaient non seulement sur les ronds-points, mais aussi sur les plateaux de télévision. Il y avait des aides-soignantes, des camionneurs… Ça ne s’était jamais vu. Et la télé les invitait aussi parce que ça faisait de l’audience. Les gens se sentent si peu représentés – pas seulement les gilets jaunes -, ils ont à ce point le sentiment que les responsables politiques, les éditorialistes, ne les représentent pas, que ce n’est pas eux, que, quand un gilet jaune passe à la télé, et même si parfois il dit un peu n’importe quoi, ils se reconnaissent davantage en lui. Et, à la sortie de ce moment-là, la réaction de Macron a consisté à dire : Comment ça se fait qu’il y a des jojos à la télévision ?

“Jojo avec un gilet jaune

Jojo avec un gilet jaune”, voilà, et qui passe à la télévision : les affreux jojos qui viennent déranger son club très select, qui viennent bousculer l’entre-soi… Ceci dit, il ne se pose pas la question quand ce sont des entrepreneurs. Pourtant, ils n’ont pas été élus. Les maires, les députés ont été élus : c’est normal qu’ils y soient. Mais quand c’est un entrepreneur, ou un éditorialiste… Comment ils ont été élus, ceux-là ? Pourquoi un intérimaire ne passerait pas de la même manière ? C’est l’élection par le Capital ? Vraiment, je n’ai aucune difficulté à entendre ce genre de réflexion. Je suis d’accord avec eux.