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Chloé de 3 à 19

C’est comme dans un film d’Agnès Varda. Il y a ce qui est prévu, il y a ce qui n’était pas prévu et il y a la chose jolie qui se passe quand on accueille l’imprévu en faisant confiance au sens artistique du hasard.

Ce qui était prévu c’est que cet édito soit consacré à Chloé Rolland, qui, après avoir été pendant ces quinze dernières années la directrice des Fiches (et surtout bien plus encore), en a quitté l’équipe salariée au mois de mars dernier pour partir vers de nouvelles aventures et permettre à l’association de poursuivre sa route en allégeant ses charges … Rédactrice, responsable administrative, créatrice, inspiratrice, moteur à explosion, Chloé a teinté de sa couleur tout ce qu’ont été et tout ce qu’ont fait les Fiches depuis quinze ans. Elle les a représentées, à l’intérieur et à l’extérieur, au téléphone avec vous ou dans les bureaux du CNC. Elle les a également tenues à bout de bras. Il faut dire que dans une autre vie, Chloé avait appris à parler avec les chiffres. À son arrivée, la singularité que constituait le fait de pratiquer cette deuxième langue, pour le moins exotique dans nos rangs, ne passa pas longtemps inaperçue, d’autant qu’elle tombait très bien. En 2004, elle fut ainsi le deus ex machina qui permit de sauver les Fiches, qui traversaient déjà une crise engageant leur survie. C’est grâce à elle que l’histoire a continué, et qu’ont pu s’écrire de nouveaux chapitres, dont il aurait été bien dommage de se passer… Par la suite, avec nos présidents-amis, Cyrille puis François, elle n’a cessé de repartir au combat (l’un de ses premiers enthousiasmes en tant que rédactrice avait été pour un film dont le titre, considéré rétrospectivement, avait valeur de programme : Pas de repos pour les braves !), jusqu’aux batailles d’aujourd’hui. Avec le départ de Chloé, qui reste à nos côtés mais en revenant dans l’équipe des rédacteurs et administrateurs bénévoles, c’est donc une page importante qui se tourne. Les Fiches sans elle à leur tête ne seront plus les mêmes Fiches. L’heure est au renouvellement et à la réinvention.

Et puis ce serait sans doute un peu trop cloisonner les choses que de ne pas dire qu’à titre personnel, ce qui se tourne ici, c’est aussi, pour moi, une page professionnelle à laquelle est attachée une page de la vie. Car si l’aventure des Fiches est une aventure collective assez géniale (vous ne trouverez pas partout autant de gens bien, rassemblés ensemble autour d’un même projet), ça a été une aventure que nous avons aussi longtemps, parallèlement, vécue à deux, Chloé et moi, au fil d’une collaboration qui nous a semblé si convaincante que nous avons fini par nous marier (comme quoi, bien avant qu’il soit à la mode d’inscrire “fait avec amour” sur les étiquettes de vêtements, les publications des Fiches l’ont vraiment été). Ensemble nous avons longuement galopé dans cette aventure de cinéma qu’étaient les Fiches. Nous avons traversé des nuits blanches, des villes, des épreuves, des euphories, nous avons eu des fous rires et bravé des dangers, nous avons fabriqué des revues, imaginé des livres, rencontré des gens, pensé, rêvé, imaginé, nous avons pris des trains, des voitures, des cuites, des itinéraires Bis, nous avons côtoyé des gentils, croisé quelques méchants, nourri des enthousiasmes : c’était un beau film.

Voilà, c’est de ça que je voulais vous parler. Et puis arrive l’imprévu. L’imprévu c’est que la mort d’Agnès Varda, sujet d’édito évident, intervienne juste au moment où je m’apprêtais à rédiger ce texte. Or, si je n’ai finalement renoncé ni à l’un ni à l’autre c’est qu’il y a le joli hasard. Et le joli hasard, c’est d’une part qu’il existe un trait d’union objectif entre Agnès V. et Chloé R. (j’y reviendrai) et d’autre part que dire ce que j’ai aimé dans les films de Varda et raconter ce que je viens d’évoquer c’est parler de la même chose : le mélange entre la vie et le cinéma.

En effet, ce qui m’a toujours semblé le plus beau dans les films de Varda c’est leur façon, gracieuse, fluide, énergique, inspirante, de mêler la vie et les films dans un roulis incessant où l’un et l’autre se nourrissent et deviennent indissociables.

Agnès Varda était en quelque sorte le pendant solaire de Jean-Luc Godard, soit une machine de création, se nourrissant de tout, faisant feu de tout bois pour éclairer et réchauffer le réel en permanence. Solaire, car là où le cinéma de Godard s’oppose au réel, l’agresse et le malmène avec en ligne d’horizon l’utopie de le transformer, Varda, elle, avait pour moteur une acceptation sans réserves de la vie et de tout ce qui la constitue : l’ordinaire comme l’extraordinaire ; la joie, l’amour, les enfants, les chansons et les tournesols, mais aussi la douleur et la mort, omniprésente dans une œuvre dont on retient pourtant avant tout le côté ludique et léger (un suicide clôt Le Bonheur, un autre ouvre L’Une chante, l’autre pas ; Sans toit ni loi commence par l’image du cadavre de son héroïne, l’ombre de la maladie et de la mort plane sur Cléo de 5 à 7 et Jacquot de Nantes…). Ce grand oui à la vie, conditionné par un oui préalable à la mort, tenait à une ferme conviction – à la pertinence maintes fois prouvée – dans l’idée que tout peut être transfiguré en œuvre d’art : l’immensité de la mer ou le grain de la peau, Louis Aragon ou le boulanger du coin, un château ou une pomme de terre…

Ce rapport à la vie, gourmand et généreux, s’est traduit, dans son cinéma, par une cohabitation perpétuelle entre le documentaire et la fiction. Déjà son premier film, La Pointe courte était conçu comme un mille-feuilles superposant régulièrement couches de fiction et couches de documentaire. Passant de la photographie au cinéma et du cinéma à l’art contemporain, gonflant sa voile à tous les vents de libération, artistiques, techniques ou idéologiques qui passaient (la nouvelle vague, les mouvements féministes, l’apparition des caméras numériques…), faisant toujours, suivant l’expression de Godard, “les films possibles là où on est”, sautillant du court au long, du film de voyage au film de quartier, de la carte postale au journal intime et du portrait à la nature morte, Varda a mis une énergie inaltérable à faire sauter les cloisons. Si bien qu’au bout du compte, sa vie toute entière était devenue une œuvre d’art : elle avait transformé sa maison en décor, en bureau de production, en studio de cinéma, ses voisins en acteurs, sa famille en troupe, son couple en icône, son chat en statut, sa coupe de cheveux en logo…

Et donc, si Agnès Varda était cette grand-mère chérie de tous les cinéphiles, au-delà de l’admiration que pouvait susciter un bouquet de films majeurs signés de son nom, c’était sans doute pour cela : pour avoir accompli si pleinement, en lui donnant l’air d’être si simple et accessible, ce fantasme que nous partageons tous : vivre “en cinéma”.

Pour en revenir au trait d’union, c’était en 2013, au festival de Cannes. Chloé était juré Caméra d’Or et Agnès Varda était la présidente du jury. Elles ont passé comme ça tout un festival ensemble. C’était un moment marquant, elle vous le racontera peut-être un jour. À ce moment-là Chloé et moi nous étions lancés, parallèlement aux Fiches, dans un projet solo : la conception de bébés. Le premier était alors en pré-production, et dans ses oreilles à peine terminées coulait déjà la voix d’Agnès Varda, qu’il pouvait, depuis le ventre de sa maman, entendre parler de cinéma. Au mois de décembre suivant il est né et s’est appelé Ulysse, du nom d’un marin grec, d’un roman de James Joyce et d’un film d’Agnès Varda.