Rechercher du contenu

Six jours à la Berlinale : aperçus d’une première expérience

Bien que nous n’ayons pas, cette année, dépêché d’envoyé spécial à la Berlinale, l’un des nôtres y était présent, grâce à un court voyage organisé par le Master 2 DMC de Paris 1. Aperçu du festival et récit de sa couverture quelque peu alternative…

Jour 1

Le vendredi, premier jour à Berlin, se déroule sans projection. Déposer les affaires à l’auberge de jeunesse, se reposer, faire un tour du quartier, explorer les environs de l’Alexanderplatz… Impossible de voir un film si tôt dans le séjour. D’autant plus qu’il faut être en forme pour la soirée organisée, le soir-même, par Playtime en l’honneur de Grâce à Dieu, et à laquelle toute la promotion de notre Master 2 est invitée. Une première soirée berlinoise qui est l’occasion de rencontrer François Ozon et les acteurs du film dans un cadre décontracté et festif.

Jour 2

Ça y est, enfin : mon premier film à la Berlinale. Avec quelques amis, nous avons pu réserver en ligne, quelques jours plus tôt, des places pour Die Kinder der Toten, un film de zombies autrichien. Je l’avoue : rien qu’en lisant le mot “zombie” dans le synopsis, j’ai eu envie de voir le film, projeté dans la sélection Forum International. Nous arrivons donc à plusieurs au Colosseum 1, situé au numéro 123 de la Schönhauser Allee. Si l’extérieur ne paye pas de mine, la salle en elle-même nous fait tous lâcher un “wow” d’admiartion, tel Néo dans Matrix. Somptueuse, confortable, presque entièrement bleue, dotée d’un rideau dissimulant l’écran, elle se remplit peu à peu, jusqu’à être comble. Le rideau s’efface, les lumières s’éteignent, et là, apparaît, pour la première fois devant nos yeux, le clip de la Berlinale 2019. Un frisson me parcourt, des pieds à la tête, signe que je suis heureux d’être là, à cet instant précis, et de vivre mon premier festival international du film.

Die Kinder der Toten fait sans doute partie de mes plus grandes surprises. Outre qu’il s’agissait d’un film de zombie autrichien, je n’en savais rien et m’étais promis d’arriver sans a priori devant le film. Quelle surprise de découvrir que c’est un film muet tourné en Super 8 ! L’une des forces du film est d’assumer jusqu’au bout son côté cheap, décalé à l’extrême, ce qui produit beaucoup de scènes (et de cartons) hilarants. Et je n’étais pas le seul à réagir positivement : les rires du public se faisaient souvent entendre – plus souvent que les bouteilles de bière posées au sol (car, oui, il est possible de boire des bières dans les cinémas allemands).

À la fin de la séance, une petite séance de questions-réponses avec les réalisateurs est organisée. L’occasion de découvrir que le film est en réalité l’adaptation d’un des chef-d’œuvres de la littérature autrichienne contemporaine – un livre qu’aucun des réalisateurs n’a lu. Pour l’adaptation, ils ont décidé de le traduire en utilisant Google translate, aucun d’eux ne parlant allemand. Et cela se ressent dans le film, notamment lorsque des scènes surgissent de nulle part et s’insèrent approximativement dans le tissu narratif.

Jour 3

Après un petit-déjeuner le plus complet possible à l’auberge, j’arrive à motiver deux amis encore fatigués de la soirée de la veille à aller voir notre premier film en compétition : Out Stealing Horses, réalisé par Hans Petter Moland, et avec Stellan Skargård, un de ses acteurs fétiches, dans l’un des rôles principaux. En y allant au pas de course, nous arrivons, sous la pluie, moins de dix minutes avant la séance au Friedrichstadt-Palast. Par chance, il reste des tickets et nous trouvons rapidement une place au deuxième étage de cette gigantesque salle de cinéma, effectivement digne d’un palais.

Out Stealing Horses est un très beau film. Le directeur de la photographie, Rasmus Videbæk, mérite son Ours d’argent de la meilleure contribution artistique. L’histoire est celle d’un homme d’une soixantaine d’années (Stellan Skargård) qui, à quelques semaines de l’an 2000, vient de prendre sa retraite dans une cabane isolée. Un soir, il est troublé dans sa solitude par un voisin qui cherche son chien. Cette rencontre inattendue lui rappelle l’été de ses 15 ans, passé en compagnie de son père dans une cabane isolée et semblable. Allant et venant d’une époque à l’autre, entre l’adolescence et la vieillesse de son personnage, Out Stealing Horses évoque avec douceur et nostalgie le poids que peut prendre un passé refoulé, rempli de souvenirs douloureux, dans la vie d’un homme. Excluant volontairement du récit tout souvenir de la vie d’adulte – dans la force de l’âge – du personnage, le film s’attache à décrire la vulnérabilité d’un adolescent, puis d’un vieil homme, le premier recevant des leçons de vie qui, 50 ans plus tard, résonnent (et prennent tout leur sens) chez le second. Un film touchant d’un bout à l’autre, jusqu’à la toute dernière scène, et d’une justesse absolue, qui confirme l’harmonie générale du film.

La suite du programme devait être le prochain Fatih Akin, dont la première projection avait, la veille, fait grand bruit. Malheureusement, impossible d’acheter des places pour les deux séances de la journée, déjà sold out. Un rapide coup d’œil à la très pratique application Berlinale 2019 nous décide à aller voir The Operative pour sa grande première au Berlinale Palast. Ça se tente, comme on dit. Nous arrivons au lieu dit deux heures avant la séance et trouvons dans le bâtiment d’en face une queue d’une cinquantaine de personnes. Un agent nous informe que des places pour la séance de 18h45 vont arriver. Seul problème : il ne sait pas quand, ni combien. Nous décidons, au cas où, de rester dans la file, tout en checkant la fameuse application pour trouver un plan B. Mais après tout juste dix minutes d’attente, le même agent fait une annonce générale disant que des places (dont le nombre reste toujours inconnues) vont être débloquées d’ici un quart d’heure. Nous attendons donc, en espérant ne pas nous faire recaler. Alles gut ! Nous réussissons à obtenir les places tant désirées. Munis de ces pass sacrés, nous rejoignons la masse agglutinée devant le tapis rouge du Berlinale Palast et attendons, patiemment, que le public sans accréditation soit autorisé à entrer. L’excitation est à son comble. Notre premier tapis rouge du festival : il y a de quoi se réjouir (et de faire des selfies Berlinale Palast, afin de les envoyer au reste de la promo, recalée à une autre séance) !

Une fois dans la salle (au cinquième étage), nous nous asseyons au centre de la rangée, et bénéficions d’une vue plongeante sur un écran géant diffusant en live les images du tapis rouge, que foule d’ailleurs l’équipe du film. Le réalisateur, Yuval Adler, est accompagné de ses comédiens Diane Kruger, Martin Freeman et Cas Anvar. Le film, en Sélection officielle, est projeté hors compétition, et la salle, comble, attend avec impatience que le film commence. Je n’ai lu le synopsis qu’en diagonale : Diane Kruger, agent du Mossad, disparaît du jour au lendemain, sans laisser de trace. Quand, un an plus tard, elle reprend contact avec son agent de liaison (Martin Freeman), le Mossad se lance à sa recherche.

Un peu plus de deux heures plus tard (le temps que l’équipe du film monte sur scène, et que le réalisateur dise quelques mots), nous sortons de la salle, heureux d’avoir eu le privilège de voir un film dans un tel lieu, mais aussi quelque peu déçus. Beaucoup de choses ne fonctionnent pas dans The Operative : le rythme décousu, l’écriture des personnages, des dialogues sans âme ni fond, une mise en scène télévisuelle, un montage scolaire… Le film compile les clichés et “codes” éculés des récits d’espionnage, sans parvenir à livrer une copie efficace et prenante. Les enjeux ne se ressentent pas, et la direction d’acteur et l’écriture des rôles empêchent Diane Kruger et Martin Freeman d’insuffler quoi que ce soit dans leurs performances. Heureusement, la salle en elle-même valait le coup d’œil.

Jour 4

Pas de projections ce jour-là, mais plutôt un passage au marché du film et une visite de plusieurs quartiers de la ville : #touriste.

Jour 5

Pour cet avant-dernier jour à la Berlinale, nous voyons trois films, à commencer par mon coup de cœur du festival (je ne suis pas seul dans ce cas), un film québécois vu quelque peu par hasard, sélectionné dans la catégorie Generation Kplus et intitulé Une Colonie. Le film raconte l’arrivée de Mylia, 12 ans, timide et farouche, dans une nouvelle école où elle ne connaît personne. En quête de repères dans ce milieu qui lui semble hostile, elle fait la connaissance de Jimmy, un jeune autochtone vivant dans la réserve voisine. Tant bien que mal, elle cherche sa place tout en apprenant à mieux se connaître, et avance au gré des maladresses et des petites victoires qui font toute la richesse de l’adolescence. La réalisatrice Geneviève Dulude-De Celles signe avec son premier long métrage de fiction une œuvre émouvante, d’une tendresse folle. Le film aborde avec justesse la grande incompréhension qu’est l’adolescence et porte sur elle un regard introspectif. Après la séance, la réalisatrice et les trois acteurs principaux (Mylia, Jimmy et la petite-sœur de Mylia) sont présents pour répondre aux questions de la salle, composée à part égale d’adultes et d’enfants. Une standing ovation les accueille. Une Colonie, Ours de Cristal dans sa sélection, fait partie de ces heureuse surprises que recèlent parfois les festivals.

Deuxième séance de la journée : Mid90s, premier long métrage de l’acteur américain Jonah Hill, présenté dans la Sélection Panorama. Ce récit initiatique raconte l’été des 13 ans du jeune Stevie, qui peine à trouver sa place dans sa famille, entre une mère absente et un grand frère violent. Il se fait alors adopter par une bande de skateurs… Avec cette déclaration d’amour aux années 1990, Jonah Hill signe un film à l’esthétique soignée et aux thématiques (l’adolescence, l’affirmation de soi, l’amitié) relativement bien creusées. Car si le film convainc dans l’ensemble, force est de constater qu’il manque quelques petits détails. Trop court, sans doute, ponctué d’un dénouement un peu facile, le film est néanmoins prenant, vibrant et touchant. Cette fois-ci, pas de Q&A – dommage, la rencontre avec Jonah Hill se fera une autre fois.

Le dernier film de la journée est argentin. Réalisé par Santiago Loza, présenté dans la Sélection Panorama également, Breve historia del planeta verde narre le road trip (mais à pied, sans voiture) de trois amis : Tania, Daniela et Pedro. Tania est une femme transsexuelle dont la grand-mère vient de décéder. En faisant du tri dans ses affaires après l’enterrement, elle découvre que sa grand-mère avait vécu ses dernières années en compagnie d’un alien qu’elle avait recueilli. Ce dernier étant également mourant, Tania a pour mission de le ramener là où sa grand-mère l’avait trouvé. Cette étrange histoire tournant autour d’un alien m’avait intrigué à la lecture du synopsis. Si la première demi-heure tient largement la route, d’un point de vue esthétique autant que rythmique, les deux tiers restants – une fois l’alien découvert – s’essoufflent dans les propos métaphoriques à outrance que développe le cinéaste. Dans l’ensemble, le film manque d’harmonie et, par moments, sonne faux.

La séance de Q&A avec le réalisateur, l’actrice principale et une partie de l’équipe technique du film est intéressante – elle ne fait toutefois pas changer d’avis.

Jour 6

Voilà qu’arrive déjà le sixième et dernier jour de ce séjour. Le vol n’étant qu’à 19h, et une fois les chambres rendues, nous avons le temps d’aller voir un dernier film. Toute la promotion, ou presque, se rend à la projection de midi, pour le film italien en compétition officielle La Paranza dei bambini (lauréat de l’Ours d’argent pour le meilleur scénario), de Claudio Giovannesi, encore une fois au Friedrichstadt-Palast. Adapté du roman Piranhas de Roberto Saviano, paru en 2016, le film présente la prise de pouvoir d’un groupe d’adolescents de 15-16 ans dans le milieu de la mafia napolitaine. Si La Paranza… souffre de quelques chutes de rythme, notamment dans son dernier quart, sa façon de montrer l’implacable montée en puissance de ce groupe de jeunes qui vivent encore chez leurs parents et ont encore tout à apprendre de la vie et du milieu, est saisissante. Confrontés, beaucoup trop tôt, à la violence et à ses outils, ces jeunes, dont on épouse tout du long le point de vue, sont symptomatiques du monde hyper rapide dans lequel nous vivons, et dans lequel chaque génération apprend plus vite et plus tôt que la précédente. La prestation de l’acteur principal, Francesco di Napoli, magnétique, apporte beaucoup au film.

Une fois sortis du palast, nous dégustons une dernière currywurst, avant d’aller chercher nos bagages, laissés à l’auberge, et de nous mettre en route pour l’aéroport. Ainsi s’achèvent ces six jours bien remplis, riches en expériences cinématographiques, de qualité ou non, à la Berlinale 2019. Un très beau festival où tout le monde, dans ce public hétérogène composé d’accrédités et de non-accrédités, de journalistes et d’étudiants, de cinéphiles de passage ou de cinéphages boulimiques, trouve son compte.

Maxime Duchateau