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Rencontre avec Sébastien Marnier

« En termes de terreur, on ne peut pas rivaliser avec les images du monde réel »

Quelques semaines après la distribution de son deuxième long métrage, L’Heure de la sortie, Sébastien Marnier était présent, en tant que juré, à la 26e édition du Festival du Film Fantastique de Gérardmer, où nous l’avons rencontré, pour parler financement de film de genre et cinéphilie fantastique.

Pouvez-vous nous parler du financement de votre dernier film, L’Heure de la sortie ?
Aujourd’hui, il est difficile, en France, de financer un film de genre. Pour L’Heure de la sortie, on s’en est bien tirés. On a eu une aide de Canal +, ce qui nous a permis de partir en fabrication du film. Puis il y a eu, en cours, l’arrivée des distributeurs et des vendeurs internationaux. Le montage financier est classique, avec un grand apport de la région Île-de-France, et le budget tourne autour de trois millions d’euros. J’ai aussi bénéficié du relatif succès de mon premier film, Irréprochable, et de l’apport des comédiens que j’avais. En soi, il est déjà difficile de faire des films de genre, mais il faut encore pouvoir convaincre des acteurs renommés de vous accompagner dans l’aventure. Ça rassure les financiers, évidemment. Ce qui est très compliqué, et on en est toujours là en 2019, c’est d’occuper une case que les exploitants et les diffuseurs ne comprennent pas vraiment. On se trouve toujours face à la même question : « C’est un film de genre ou un film d’auteur ?« . Cette question n’a absolument aucun sens. Alors on essaye d’argumenter, d’expliquer qu’il y a de grands films de genre qui sont aussi des films d’auteurs…


En mai 2018, le CNC a lancé une commission pour le financement du film de genre. Qu’en pensez- vous ?
Je suis partagé. C’est super, parce que ça donne de la visibilité à des projets qui, sans cela, risqueraient d’être noyés dans les commissions d’avance sur recette. Mais cela signifie-t-il que le genre est un sous-genre ? D’autant plus que, chaque année, ça change. L’année dernière, c’était le fantastique, cette année c’est la comédie musicale. [Ndlr : les appels à projets du CNC pour le film de genre déclinent en effet, selon les années, différentes thématiques] Je reste perplexe. Ces cases n’ont plus aucun sens, elles vont être amenées à disparaître ces prochaines années : la jeune génération ne va tourner que des films de genre, pour faire revenir le public jeune en salle. J’en suis persuadé. Et, tant que les décideurs ne l’auront pas compris… On a de vraies questions à se poser là-dessus.

Vous faites partie du jury courts métrages à Gérardmer. Quel regard portez-vous sur le festival?
Je le connais depuis très longtemps, de réputation évidemment, mais c’est la première fois que j’y viens. Avec L’Heure de la sortie, j’ai écumé pas loin de 40 festivals, mais le rapport au public est particulier ici. Les salles sont toujours pleines, c’est la preuve d’une vraie appétence pour un cinéma de genre, et une envie de rencontre humaine. Il y a un peu de mon ADN à Gérardmer. En tant que juré, c’est génial de pouvoir voir des courts métrages, tous français en plus ! Cela montre qu’il y a, en France, parmi les jeunes cinéastes, une sacrée production de genre.


« J’ai toujours eu une grande admiration pour John Carpenter »


Quelles sont vos références en termes de cinéma fantastique ?
J’ai toujours eu une grande admiration pour John Carpenter. Mon éducation au cinéma s’est faite grâce aux VHS que je récupérais au vidéoclub en bas de chez moi, avec des trucs grotesques de série Z, et aussi des chocs qui ne m’ont jamais quitté. J’ai moins d’affinités avec le pur cinéma fantastique, davantage avec l’horreur, le gore ou le thriller, c’est là où je me sens le mieux. Cela peut aller de Tod Browning, très important pour moi, à certains réalisateurs français comme Georges Franju ou Jacques Tourneur. Je pense d’ailleurs que ce sont des films qui ne pourraient plus être faits aujourd’hui. Et enfin, Steven Spielberg m’a toujours immensément impressionné.


Et votre premier émoi fantastique ?
Le Bal des vampires… J’avais cinq ans, je suis entré à quatre pattes dans le salon de mes parents, derrière le canapé. Ce n’est pas le film le plus effrayant du monde… Il n’empêche que, quand j’ai vu un vampire bouffer un renard, ça m’a terrorisé (rires). Plus tard, adolescent, j’ai découvert Shining et Orange mécanique, dont je ne me suis jamais remis. C’est étrange, parce que ça m’a donné envie de faire du cinéma, et en même temps ce sont des cauchemars qui m’ont beaucoup hanté.


Où êtes-vous allé, plus précisément, puiser l’inspiration pour L’Heure de la sortie ?
J’essaye de faire mon propre cinéma. On est toujours influencé par des auteurs évidemment, et par des œuvres… Mais ce que je trouve intéressant, c’est de s’efforcer de se situer dans un cinéma typiquement français, avec quelque chose de très chabrolien – un cinéaste que j’adore. J’ai envie de parler de la France, de réfléchir à ce que peut être un cinéma de genre français. Pendant un moment, j’ai trouvé que le genre avait tendance à relever uniquement du pur cinéma américain… Ce qui m’intéresse, c’est de m’ancrer dans une certaine quotidienneté, de faire un cinéma physique, anxiogène et angoissant, mais à travers les peurs du monde qui nous entourent. C’est ce qui m’effraie le plus. L’Heure de la sortie est traversé d’images du monde réel. Après le montage, un an durant, j’ai travaillé d’arrache-pied à créer une direction artistique qui puisse provoquer des sensations. Mais en termes de terreur, et quoi que l’on puisse créer, on ne peut pas rivaliser avec les images du monde réel.

Propos recueillis par Jonathan Rodriguez lors du 26e Festival International du Film Fantastique de Gérardmer