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« Braquer Poitiers » : Entretien avec Claude Schmitz

Coup de cœur du public au dernier FID Marseille et fraîchement lauréat du Prix Egalité et Diversité au festival de Clermont-Ferrand, Braquer Poitiers de Claude Schmitz suit le braquage loufoque d’un car-wash poitevin par deux pieds-nickelés belges. Tourné en quelques jours sans aucun scénario, ce film hilarant interpelle par son approche documentaire et par son personnage principal, Wilfrid, propriétaire nonchalant et philosophe de ce centre de nettoyage auto paumé. Un étonnant dispositif de cinéma, hors-système évidemment et comme on les aime, tellement.

On ne va pas se mentir, je ne vous connais pas… Alors, qui êtes-vous, Claude Schmitz?

Je viens de Bruxelles et j’ai, à la base, une formation de metteur en scène, je fais du théâtre de création depuis quinze ans. J’ai commencé à faire du cinéma il y a quatre ans seulement.

Vous présentez ici Braquer Poitiers, et le titre est aussi à comprendre au sens propre : « poser un regard » sur Poitiers. Mais pourquoi donc… Poitiers ?

En effet, le titre a un double sens, puisque c’est à la fois l’histoire d’un braquage et l’idée de poser un regard précis sur un temps, un lieu et des gens précis. Poitiers vient d’un hasard, car tout comme pour mon précédent film, Rien sauf l’été, il n’y avait pas de scénario. Le projet était de se placer dans un état de disponibilité et de curiosité par rapport à ce que propose le réel, sans plan de travail. Wilfrid s’était retrouvé, par hasard, à se promener sur le tournage de Rien sauf l’été, en Belgique, et il a fini par figurer dans le film. Puisqu’il trouvait ça amusant, il m’a proposé de tourner chez lui. J’étais d’accord, à condition qu’il produise le film et en joue le rôle principal. Lorsqu’il a accepté, je lui ai proposé un court synopsis, et à partir de là, tout s’est inventé pendant le tournage…

C’est Wilfrid qui a donc produit le film ?!

Évidemment, ce sont des sommes dérisoires. Le peu d’argent obtenu sur ce film l’a été après réalisation, il nous a coûté 15 000 euros en tout et pour tout. Ce sont des films sans budget.

Donc, vous êtes parti tourner à Poitiers sans connaître la ville.

Voilà ! Et, comme l’idée consistait à poser son regard sur un lieu précis, il s’agissait surtout d’être ouvert à toutes les possibilités. Par exemple, lorsqu’on est arrivé, c’était la fête de la musique, alors on est allés y tourner des séquences. De la même façon, on voulait aller au Futuroscope, mais c’était trop cher, alors on est partis la Planète des Crocodiles… On a simplement utilisé les opportunités qui se présentaient à nous.

À la différence de Guillaume Brac, vous ne partez donc pas d’un lieu pour réfléchir à un film.

Exactement, ce n’est pas le lieu qui me donne une idée, le lieu en soi n’a aucune importance. Ça ne veut pas dire que la question ne m’intéresse pas, mais là, en l’occurence, c’est la rencontre avec Wilfrid qui a été déterminante, et il se trouve qu’il habite Poitiers.

Ça aurait pu s’appeler Braquer Wilfrid, alors ?

Non, malgré tout Poitiers a son importance. Ce n’est pas un documentaire sur Poitiers, on est d’accord, mais pas sur Wilfrid non plus ! C’est plutôt un film sur un groupe de gens dans un lieu précis. Et c’est autant le portrait de Wilfrid que celui de Thomas, Francis ou des autres, qui sont dans le même rapport au jeu. Les rapports fiction-réalité sont ténus chez tout le monde.

Pourquoi cette volonté de ne pas réfléchir aux personnages, et de choisir en majorité des acteurs non-professionnels ?

Ces gens travaillent avec moi au théâtre depuis un moment. Il n’ont pas de formation. C’est le fruit d’une succession de rencontres, ils se sont agrégés d’année en année. Je qualifie ce groupe d' »alliance sauvage », il n’a pas de statut précis. Je n’écris pas, car, à partir du moment où ils ne sont pas acteurs, ce qui m’intéresse chez eux, c’est leur imaginaire, leur rapport au monde, leur manière de s’exprimer, et le risque serait de lisser ça. Là, on a des textures de langages et d’expressions que je ne pourrais pas inventer. Et puis, j’aime l’idée d’avoir un point de départ et de voir ce que le tournage me proposera, sans connaître à l’avance le point d’arrivée. Et c’est justement parce que j’ai des notions de dramaturgie que je n’ai pas peur de me retrouver dans une situation incertaine, j’ai des réflexes de l’instant qui me permettent de m’en sortir. Dans ce type de projet-là, l’idée est donc d’être le moins possible dans l’anticipation.

Concrètement, ça donne quoi ? Vous leur dites : « Parlez de ce dont vous voulez » ?

Exactement ! Par exemple je vais leur dire : « On imagine que c’est le matin, que vous avez passé la première nuit sur place… Action !« . Et on voit ce qu’il se passe, ça dure 2, 3, 4, 5 minutes, et on coupe. En général, on fait une à trois prises maximum, pour garder la spontanéité, pour que le jeu ne devienne pas fabriqué.

« Ce n’est pas de l’improvisation, car l’improvisation implique un rendement ».

Et, de votre côté, comment avancez-vous dans l’intrigue ?

J’essaie de me souvenir de ce qui est tourné, et je construis le script dans ma tête, au fur et à mesure du tournage, puisqu’il n’y a rien d’écrit. Donc, je tourne dans l’ordre chronologique, et je me dis, par exemple : « Hier, ils se baignaient, tranquilles, alors là il faudrait peut-être une scène avec plus de tension« . Je décide le jour-même ! On regarde les rushes tous ensemble, et on discute de la suite, c’est important pour moi pour qu’il n’y ait pas de mystères, qu’on soit une approche simple et horizontale. Je n’aime pas utiliser le mot « jouer » dans ce genre de tournage, car je cherche surtout à faire en sorte que les acteurs se retrouvent dans un état de présent, qui n’est pas de l’improvisation, car cela implique un rendement. Je pars du principe que, s’il ne se passe rien, c’est que ce n’est pas le bon moment, ou que la situation n’est pas bonne. Et puis j’aime bien cette idée d’être débordé par les acteurs, qu’on me dise : « Tu sais pas ce que tu veux faire« , et de l’assumer totalement !

Vous dites que votre film est « politique ».

Oui, je m’en suis rendu compte après coup, au montage. J’ai eu l’impression que la question était de savoir si, aujourd’hui, les gens peuvent encore faire communauté. Ces communautés sont-elles encore possibles aujourd’hui ? Et les communautés marginales, dont les membres viennent de classes sociales différentes… Arrivent-elles encore à se raconter quelque chose ensemble ? Il me semble que c’est surtout ça, le sujet du film, la rencontre entre des gens qui ont un rapport au monde et à l’imaginaire opposés – la question étant de savoir s’ils arrivent encore à vivre ensemble et à se comprendre.

Et la réponse ?

La réponse ? Eh bien… je ne sais pas ! (Rires)

Vous souhaitez faire du cinéma toujours de cette manière ?

Non, pas du tout, je ne pense pas que cette démarche soit viable, mais ça produit des films que les commissions ne veulent pas financer. J’aimerais faire les deux, des films hors système comme ceux-ci, et des films à plus gros budget. Mais je ne souhaite pas tourner le dos à ce cinéma-là. Je prépare en ce moment un long métrage, avec certains acteurs du groupe, mais j’assume tout à fait, dans ce cas-là, que le scénario soit écrit, que l’on aille chercher de l’argent. En parallèle, je prépare aussi des projets de la même nature que Braquer Poitiers. Ce qui m’intéresserait, ce serait de varier les formes et de garder une liberté.

Et vous pensez pouvoir garder cette liberté avec un projet plus coûteux ?

Ça dépend comment on gère l’argent ! L’idée, pour moi, est que l’argent serve à disposer de plus de temps, pas d’une équipe plus large ou plus bankable. Là, j’écris des dialogues, car c’est ce que demandent les commissions de financement, mais il n’est pas dit que je les utilise au moment du tournage. C’est une démarche opportuniste, mais si on n’est pas dans un certain calibrage, on ne nous donne pas d’argent. Être un peu pirate… c’est ce que beaucoup font, en fin de compte. Et puis, j’ai eu des expériences au théâtre qui se sont mal passées, et je me suis dit que je ne voulais jamais me retrouver dans ces situations où les projets deviennent des machines. Donc, en effet, ma grosse angoisse, c’est de faire un film calibré. Parce que l’argent m’y contraindrait.

Et parce que votre producteur serait plus exigeant que Wilfrid !

(Rires) Ah, ça… C’est sûr !

Propos recueillis par Jonathan Trullard au FIDMarseille 2018