Rechercher du contenu

L’Ange

L’Ange, de Luis Ortega

L’Ange est un film qui marche dans les pas de son héros, jeune tueur volubile à la beauté irradiante et ridicule, en s’affranchissant des schèmes pour s’atteler avec génie à magnifier les causes et à négliger les conséquences, dans un bel hymne à la gratuité de l’acte.

La plus grande réussite de L’Ange est de s’insérer dans une époque troublée (la dictature argentine des années 1970) sans jamais en parler, ou alors par des allusions qui se réduisent à une portion congrue. En effet, il aurait été trop facile de relier la monstruosité de Robledo Puch, véritable tueur en série argentin au visage angélique, à l’étau coercitif d’un état, lui aussi dépourvu de toute balance morale. Pourtant, Luis Ortega choisit avec brio une stratégie d’évidement et d’évitement qui préserve le film de toute balourdise transcendantale : ni bouc émissaire garant de la paix de la cité, ni saint criminel aimantant la passion pour le soufre, cet ange mortel n’est guère plus qu’une pâle figure à l’immanence aussi fantasque que pulsionnelle, une pure parenthèse profane dans un monde sacré. C’est cette jouissance de l’apolitisme et cette façon de rechigner au jugement, magnifiés par une mise en scène aussi enlevée qu’indolente, chaude et finalement assez ingrate, que le film s’évertue à dépeindre avec un plaisir hédoniste certain. Dans un cinéma global à l’heure de la démonstration – de force, de scénario, d’harmonie -, un film aussi stupidement in-emphatique (sans pour autant être sobre) et in-empathique (sans pour autant être indifférent) séduit et prouve bien que raconter une histoire nécessite parfois de sortir des sillons naturalistes et des médiations politiques pour se concentrer sur, dans le cas du film, la boule de vie rimbaldienne qui tue sans que cela change grand-chose à l’ordre du monde. Et persiste dans la rétine et dans l’esprit, en repensant à ce film librement bancal et puissamment inconsistant, cette idée – à l’envie, réactionnaire ou anarchiste – que la pulsion, dans le fait divers comme dans le cinéma, existe pour que tout change et reste pareil à la fois.

Clément Deleschaud

Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 9 janvier – dans le n°2134 des Fiches du cinéma.

S’abonner aux Fiches du Cinéma