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Festival du film politique de Carcassonne : bilan de la sélection documentaire

Le politique comme la politique ont habité la programmation riche et variée du Festival international du film politique de Carcassonne, destiné au grand public et aux scolaires, et dont se tenait la toute première édition. Les documentaires ont pointé du doigt des sujets universels et graves – l’impunité des tortionnaires du régime franquiste, l’intégrisme musulman, le racisme et les violences à l’encontre des Afro-Américains aux États-Unis, l’identité perdue des enfants immigrés et l’indépendance de la presse.

19 films ont été présentés en compétition, répartis entre les sections fiction, documentaire et scolaire. Deux documentaires hors compétition et deux fictions dans la section Patrimoine ont aussi tenu l’affiche. Le jury fiction a décerné le Grand Prix du Festival à La Permission de Soheil Beiraghi et sa Mention spéciale du jury à Genesis d’Arpad Bogdan. Le jury de la critique a, lui, récompensé à l’unanimité Le Silence des autres d’Almudena Carracedo et Robert Bahar qui sort en salle le 13 février. Ce documentaire didactique, audacieux et sans complaisance donne la parole à des citoyens espagnols victimes et témoins de crimes commis sous la dictature franquiste. En 1977, deux ans après la mort de Franco, la loi d’amnistie générale qui a, d’une part, permis de libérer les prisonniers politiques, a aussi garanti l’impunité des tortionnaires du régime, empêchant ainsi les torturés rescapés de témoigner. Les réalisateurs questionnent leur mémoire historique – particulièrement oubliée en Espagne –, décrivent le pacte du silence qu’ils ont subi et dénoncent les conditions de ce passage à la démocratie. Ils suivent des victimes dans leur action judiciaire menée en Argentine à partir de 2010 pour que justice soit rendue. Un travail d’investigation remarquable.

Le Silence des autres

Dans Je n’aime plus la mer, Idriss Gabel s’est intéressé quant à lui à des enfants exilés, venus d’Afghanistan, d’Erythrée, d’Irak et de Syrie, pour finir leur périple en Belgique, dans un centre d’accueil de la Croix rouge, après avoir fui la guerre et la persécution. Magistralement filmés, en gros plan, les visages de ces poupons chargés d’histoire et peu bavards révèlent l’ampleur du manque et le déracinement. Certains dévoilent leurs dessins, d’autres laissent échapper des phrases chocs : “Il y avait des personnes qui n’arrêtaient pas de nous pousser à l’eau” ; “On ne peut pas vivre normalement” ; “Daesh a tué mon grand-père parce qu’ils ne l’aimaient pas”… Le documentaire n’est pas sorti en France pour l’instant.
L’artiste perçu aujourd’hui comme le premier homme à abattre par les islamistes, y compris dans le monde arabo-musulman, est l’un des thèmes centraux du documentaire de Jawad Rhalib, Au temps où les Arabes dansaient, pas encore distribué en France. Le réalisateur démontre par des images d’archives qu’on ne voyait rien de diabolique en 1955 chez Samia Gamal qui se déhanchait sans pudeur en Égypte, ni chez les jeunes Marocaines faisant du shopping dans leur robe à taille cintrée. Mais les temps ont changé. Les danseuses sont devenues, plus que la tentation du diable, le diable en personne, donc l’ennemi d’Allah. Jawad Rhalib donne la parole à une créatrice de spectacle, un danseur, un chorégraphe, à des voix de la raison qui dénoncent en douceur, le fascisme islamiste, devenu une menace pas seulement pour la liberté des artistes occidentaux mais aussi pour celle des musulmans pacifistes, où qu’ils vivent.

What You Gonna Do When The World’s On Fire ?

What You Gonna Do When The World’s on Fire ?, sorti le 5 décembre 2018, interroge, lui, sur la question de la discrimination raciale aux États-Unis et de la détresse actuelle des afro-américains. “On est toujours des esclaves”, lâche l’un d’eux ; “La loi n’est pas de notre côté”, confie un autre. Roberto Minervini livre une émouvante galerie de portraits de laissés-pour-compte établis à la Nouvelle-Orléans et qui luttent pour la justice. Les témoignages recueillis en 2017, après que plusieurs jeunes afro-américains aient été abattus violemment, alternent avec des scènes de manifestations contre les violences policières. Le tout filmé avec quelques grandes longueurs mais dans un noir et blanc aux contrastes parfaits.
Le cinquième et dernier documentaire en compétition, Depuis Mediapart, en salle le 13 mars prochain, prend le pouls du journal participatif français, indépendant, qui occupe une place majeure dans notre paysage médiatique. Naruna Kaplan de Macedo a eu la chance de poser sa caméra pendant un an et demi au cœur de la rédaction mais ne fait malheureusement qu’effleurer son sujet en or. En s’attardant plus sur le questionnement des journalistes et leur travail d’analyse que sur leurs investigations, son documentaire prend l’allure d’un making of du traitement de la campagne présidentielle 2017. Et même s’il séduit par ses personnages attachants, il ennuie par ses longueurs et son manque de dramaturgie.
Comme l’a claironné allègrement Pascale Clark, membre du jury de la presse, lors de la clôture de cette première édition du festival : “Tout est politique”. Même la présence de l’amateur de rhum JoeyStarr, ou celle de Jacques Audiard, venu recevoir le prix d’honneur de la réalisation sous les applaudissements d’une salle comble et comblée. Que la politique soit, et le politique fut !

France Hatron