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Festival des 3 continents 2018, la quarantième

Symptomatiquement, la quarantième édition du F3C souffrait de moyens serrés. Qui pourrait en être surpris ? Le festival a cependant maintenu la tradition consistant à rendre hommage à un pays, et cette année, c’était Taïwan qui était à l’honneur, plus exactement Taïpei, avec une sélection d’une douzaine de films de 1964 à 2003. Ensuite, ce quarantième F3C était l’occasion de réunir au 3 continents café (le QG du festival) les 40 affiches du festival qui sont un peu sa carte d’identité, étonnement riche de la diversité de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine. Mais la sélection 40 ans/40 films, la plus importante, faisait fonction de bilan et accompagnait la sortie d’un livre coédité par le F3C et la maison d’édition WARM, D’autres continents, mouvances du cinéma présent (208 pages, 20 €). Dirigé par Jérôme Baron signant la première contribution, Actualités du cinéma, qui ouvre des perspectives d’histoire du cinéma à l’ère du numérique, ce livre se veut un état des lieux du cinéma actuel à travers des « gestes singuliers », par exemple Tariq Teguia, Marcelo Pedroso ou Kiyoshi Kurosawa… On y trouve entre autres les contributions de Païni sur Wang Bing, de Frodon sur Jia Zhang-ke, d’Aisha Rahim sur Weerasethakul, d’Agnès Devictor sur l’Iran… Une lecture à conseiller à tous les cinéphiles curieux.

« D’autres continents, mouvances du cinéma présent », sous la direction de Jérôme Baron

Car la rétrospective 40 ans/40 films était volontairement centrée sur les vingt dernières années, regroupant des œuvres de 1994 (Vive l’amour de Tsai Ming-liang) à 2018 (Your Face de… Tsai Ming-liang), excellent prétexte pour donner la parole à Tsai Ming-liang le temps d’une master-class le 25 novembre. La rétrospective donnait l’occasion de voir ou revoir par exemple Eureka, Yi Yi, The Taste of Tea, ou les films hors-norme de Lav Diaz, Hu Bo ou La Flor, le film de l’Argentin Mariano Llinás qui dure 14 heures. Je ne l’ai pas vu (j’attendrai mars prochain pour les découvrir lors de sa sortie en salle), car j’ai préféré me consacrer à la compétition.

La compétition comptait neuf films cette année. Je les présente ici dans l’ordre croissant de mes préférences.
Je passerai donc rapidement sur Faust (Fausto), film expérimental de l’anthropologue canadienne Andrea Bussmann, tourné sur une plage mexicaine du Pacifique (mais cela aurait aussi bien pu être tourné sur la plage de Monsieur Hulot à Saint-Marc-sur-Mer), avec son sable, ses rochers et l’océan… Un café, des hommes désœuvrés (deux Mexicains, un Libanais, un Français, plus un vieux sage américain), des lumières dans la nuit, des légendes ésotériques, le tout filmé en un 16 mm tremblé et granuleux. Ces oiseaux de nuits m’ont laissé de glace et j’avoue être passé complètement à côté d’un discours hermétique (à la différence de l’ami Cédric Lépine). J’ai eu l’impression d’être devant un cinéma hors d’âge, un art brut abscons. Et si tout cela n’était, pour la cinéaste, qu’un simple alibi pour venir filmer des hommes torse nu ? Après tout…
Winter’s Night (Gyeo-wul-ba-me), du Coréen Jang Woo-jin, a bizarrement été récompensé par le jury Jeune. Après vingt ans de vie commune, un couple retourne sur les lieux de leur rencontre, un lieu sacré près de Séoul, îlot coupé du monde. Pendant une nuit glaciale, ils vont s’interroger, ressasser leur crise de la quarantaine, ce qui ne m’a pas semblé bien passionnant. La chronique devient plus complexe avec l’entrée en scène d’un jeune couple, arrivé comme dans un spasme temporel. Les jeunes font office de flash-back et donnerait du piment à l’histoire si le systématisme des situations (le vieux avec la jeune, la vieille avec le jeune…) ne finissait pas par lasser. Le film se termine au petit matin, dans un taxi, comme il avait commencé, par une longue explication sans affects, pour rien. Le film est trop statique et, malgré le scope et le soin accordé aux décors, il n’évite pas le maniérisme froid.

Deux autres films distingués au palmarès, José et The Dive, m’ont également laissé sur ma faim. The Dive (Hatzlila), qui sortira en juin prochain sous le titre ironique d’Un havre de paix, a obtenu le prix Wik-Fip du public, étant en effet un film plus « grand public » que le reste de la compétition, sorte d’outsider par rapport aux autres thèmes de la sélection. C’est une comédie truculente où l’on retrouve un humour juif et un sens de la dérision mettant en scène trois frères réunis à l’occasion de l’enterrement de leur père. L’acteur israélien Yona Rozenkier a réalisé son premier film dans le kibboutz familial. Il interprète l’aîné et dirige en plus ses deux frères. C’est donc un film de fratrie, mais aussi un film schizophrénique sur Israël, un énième film questionnant le militarisme tout en oubliant d’évoquer, de montrer, ou même de nommer l’adversaire palestinien ou arabe, comme s’il n’existait qu’en fantasme, ce qui est symptomatique mais pour le moins gênant. L’ennemi devient ainsi invisible et le bruit des armes, abstrait. Ne reste alors qu’un jeu narcissique pour tester sa peur (le monde serait divisé en deux catégories : ceux qui en ont et les mauviettes).
Quant à José (mention spéciale du jury à Nantes après avoir obtenu le Queer Lion à Venise), c’est un film aux frontières du documentaire puisque sa conception est nourrie de deux ans d’enquête auprès des jeunes d’Amérique centrale. Le réalisateur, Cheng Li, Américain d’origine chinoise, et son coscénariste et coproducteur George F. Roberson, aiment filmer les scènes d’amour dans les hôtels de passe de Guatemala City, au risque de la redondance scénaristique. C’est le portrait assez juste de José, un jeune homosexuel de 19 ans, qui s’attache à Luis mais ne se décide pas à quitter sa mère. À travers José, c’est le portrait d’une jeunesse qui désire vivre librement et qui n’a cependant que la précarité comme perspective, tant au travail qu’en amour… Le film est réaliste mais les acteurs non professionnels sont un peu ternes. Le plus réussi concerne les rapports complexes entre José et sa mère, inquiète par rapport à l’interdit religieux de son orientation sexuelle.

« Manta Ray », de Phuttiphong Aroonpheng

La guerre est en filigrane dans Manta Ray (Kraben rahu) tourné dans une forêt weerasethakulienne près de la mer. La belle idée du film du Thaïlandais Phuttiphong Aroonpheng est d’imaginer une sorte de métempsychose avant même la mort : un pêcheur sauve un étranger blessé, peut-être un réfugié Rohingya, et celui-ci finit par le remplacer. Un film plein de mystères et de sensibilités, de tact et d’empathie, d’un romanesque épuré mais envoûtant. Dans un monde qui a souffert (pour preuve, les images suggérées de pogrom, les blessures physiques ou sentimentales), il y a la place pour la douceur, la compassion et la solidarité. Et pour une étrange poésie pleine de sensibilité.

« Memories of My Body », de Garin Nugroho

La Montgolfière d’or est allée à l’Indonésien Garin Nugroho pour Memories of My Body (Kucumbu tubuh indahku), un biopic peu hollywoodien sur un chorégraphe homosexuel dans un pays musulman, l’Indonésie. La narration est éclatée et utilise une distanciation brechtienne. Au fil du récit, les trois acteurs qui l’interprètent à trois âges de sa vie sont justes et savent exprimer par la danse la douleur intime d’une identité à la fois masculine et féminine. Cela se regarde sans une minute d’ennui tant les situations sont variées, nous confrontant tour à tour à l’école, la vie villageoise (avec ses poules), l’école de danse, la boxe, la politique, l’armée, une troupe d’artistes ambulants, le métier de couturier… Des situations permettant au demeurant de découvrir une Indonésie loin du tourisme. C’est un beau livre d’images bien enlevées, sans pathos inutile, et non sans humour.

« A Land Imagined », de Yeo Siew Hua

J’ai cependant préféré trois autres films en compétition. Tout d’abord celui du Singapourien Yeo Siew Hua. Curieux film, A Land Imagined (qui devrait sortir le 27 février 2019) n’est jamais perçu comme un polar alors qu’il s’agit bien d’une enquête policière suite à la disparition d’un ouvrier sur un chantier. La chronologie est mise à mal, l’identité des personnages devient mouvante, la quête prend une tournure existentielle en se confrontant au paysage urbain et industriel, et surtout au paysage en devenir que sont les îles artificielles créées pour agrandir Singapour par la mer, au Sud, justement où travaillait le disparu. À la virtualité du cyberspace fréquenté par le disparu et le policier, répond celle d’un paysage en gestation dont l’identité est encore floue : s’agit-il bien de Singapour ou s’agit-il du Vietnam, de la Malaisie ou du Cambodge, d’où proviennent les montagnes de sable ? Du cinéma subtil, original et novateur.

« Temporada », de André Novais Oliveira

Ensuite le deuxième long métrage du Brésilien André Novais Oliveira. Contagem, une banlieue pauvre de Belo Horizonte, est le cadre de Temporada. Un environnement insignifiant, sans style, filmé cependant avec précision et justesse, dans la lignée des films de Kleber Mendonça Filho (Les Bruits de Recife, Aquarius), sans en atteindre toutefois l’excellence. A. Novais Oliveira semble un cinéaste prometteur, très à l’aise dans le portrait de groupe de petites gens. Il s’attache à suivre Juliana, la nouvelle recrue d’une équipe municipale affectée à la prévention contre la dengue, mais il la confronte à ses collègues, tous aussi attachants comme Hélio, Russão et Jaqueline. Le spectateur découvre une femme en résilience après un drame qui a brisé son couple. Le regard d’Oliveira fait preuve de beaucoup d’humanité et de tact envers ses personnages. Le film regorge de détails naturalistes mais offre une vision du monde généreuse et lucide, finalement plus optimiste que le discours convenu à propos du Brésil : ici, c’est le règne d’une solidarité de la classe laborieuse et décente, loin de la loi de la jungle des favelas.

« Three Adventures of Brooke », de Yuan Qing

Mon film préféré, Three Adventures of Brooke (Xingxidesanciqiyu), couronné par la Montgolfière d’argent, est un véritable petit bijou et le premier long métrage écrit et réalisé par Yuan Qing (alias Sissi Deng), une Chinoise diplômée de la Beijing Film Academy. Tourné à Alor Setar, une ville moyenne du nord de la Malaisie, ce film en trois parties raconte les aventures parallèles de Xingxi (en anglais Brooke), une jeune Chinoise voyageant seule en terre étrangère. Les trois parties commencent de la même façon (elle est victime d’une crevaison de sa bicyclette sur un chemin de campagne) mais se poursuivent de façons différentes. Rien à voir cependant avec le dispositif de Smoking/No Smoking dans la mesure où Xingxi n’est pas exactement le même personnage dans chaque partie : grande ado d’une vingtaine d’années visitant son père en poste ici dans la première, jeune anthropologue faisant des recherches dans la seconde, jeune veuve trentenaire en pèlerinage dans la troisième. Les personnes qu’elle rencontre sont différentes : une jeune autochtone dans la première, des promoteurs affairistes dans la seconde et un écrivain français dans la troisième, mais ces personnages reviennent dans les histoires successives, de même qu’une cartomancienne, un barde et quelques singes. De surcroît, les décors jouent les variations, comme le musée Padi ou la boutique de souvenirs. Il faut savoir aussi que Xingxi veut dire « ruisseau étoilé », tout comme Alor Setar, même si ce ruisseau s’avère jonché d’ordures. Car le film, subtil et limpide, regorge de détails cocasses et malicieux (les singes y sont pour quelque chose), laissant place au rêve et aux paradoxes tout en n’étant jamais gratuit. Le film traite avec délicatesse du relationnel, tant individuel (rapports d’amitié) que collectif (débat sur l’aménagement du territoire, avec la visite des vieilles boutiques que les promoteurs voudraient raser). Le barde devient, dans la troisième partie, mi chœur grec, mi vieux sage. Partant d’un patchwork ludique, les thèmes abordés dans chaque partie se complètent alors et aboutissent à une philosophie de vie rappelant incontestablement les Contes moraux ou les Comédies et proverbes d’Éric Rohmer qui, lui aussi, aimait aborder les problématiques de l’aménagement du territoire et du discours amoureux. La réalisatrice revendique cette influence et pour bien le montrer, recrute Pascal Greggory pour l’occasion. Son film, rappelant par certains côtés Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, se termine devant la mer où les larmes bleues remplacent Le Rayon vert.

Ainsi, dans les seuls neuf films de la compétition, nous avons donc été témoins, du Brésil à la Malaisie, de la lutte contre la dengue. Nous avons observé les orientations sexuelles difficiles d’hommes jeunes ou mûrs, tant au Guatemala qu’en Indonésie. Nous avons rencontré des fantômes mexicains, et d’autres apparus sous forme de transferts d’identité dans les sables de Thaïlande ou de Singapour. En Corée, au Brésil et au Guatemala, des couples se sont déchirés. Enfin, nous avons côtoyé des immigrés, sur un bateau en Thaïlande ou sur les chantiers de Singapour.
À propos d’émigration, une sélection de huit films intitulée « Des frontières et des hommes » nous rappelait que le F3C est un rendez-vous indispensable pour rencontrer des êtres humains venant de tous horizons. Cette année, 32 pays étaient impliqués dans les films projetés.