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11e édition de Kinopolska : aux femmes, en rose et noir

 

Quand novembre à Paris se décline en niveaux de gris, le Festival du film polonais Kinopolska invite à se réchauffer au Balzac aux couleurs de la Pologne, le cinéma de quartier réverbérant pour l’occasion les accents d’une langue déliée par la lampée de vodka traditionnellement offerte par l’organisation, et les oraisons joyeuses et profanes des spectateurs en visite « au pays ».

Le rose et le noir ont tenu le haut de l’affiche en lieu et place du rouge et du blanc du drapeau polonais : un rose intense pour honorer les femmes réalisatrices, particulièrement distinguées en cette année anniversaire de l’indépendance du pays d’une part (rien moins qu’un centenaire !), mais surtout celle du droit de vote qui leur fut accordé en 1918 ; un noir non moins profond qui sied singulièrement au ton adopté par les cinéastes en compétition pour les représenter.

 

Actrices

Ainsi, quatre parmi les six longs métrages en compétition font la part belle à des femmes, personnages principaux dont le portrait est d’abord remarquablement servi par leurs interprètes. 53 Wars, d’Ewa Bukowska ; Fugue, d’Agnieszka Smoczynska ; Nina, d’Olga Chajdas (Prix du public) et Tower. A Bright Day, de Jagoda Szelc sont autant de peintures d’un temps présent ou anticipé, qui se structurent autour de figures féminines maquillées au noir charbon, que leur incarnation parvient néanmoins à éclairer. Dans de sombres chroniques, d’échappées fantastiques en huis clos familiaux, ces quatre femmes cinéastes donnent du féminin – et des mondes dans lesquels il doit supposément s’épanouir – une vision des plus tourmentée. La folie contenue dans le hors champ d’un passé récent et dans une forme « d’ésotérisme poétique » dans Tower. A Bright Day, finit par contaminer la famille, l’entourage et le monde entier, tandis que la folie, si douce et désirable au départ, de la passion d’Anna pour son compagnon Witek, dans 53 Wars, tourne à l’obsession, avant de vriller en délire paranoïde ricochant contre les quatre murs de son huis clos quotidien.

 

Tower. A Bright Day, de Jagoda Szelc

Le secret dans le premier cas (Tower. A Bright Day), le mensonge et les peurs qui en sont le poids et les conséquences, créent une tension sourde que Jagoda Szelc ne parvient malheureusement pas à complètement installer. Ce secret, c’est celui contenu dans le passé de Kaja, la petite soeur revenue de nulle part ; un secret qui reste innommé tout au long du récit, mais qui court sous les images et perturbe la bulle familiale en menaçant toujours de la faire éclater. Kaja, fragile, apparemment soumise, qui cependant reprend incidemment la place que tente de lui dénier Mula, sa grande soeur, femme de maîtrise, dont le mode de présence au monde s’oppose radicalement à celui de la cadette. Cette opposition et l’affrontement latent qu’elle pourrait provoquer sont transfigurés dans des scènes comme des apartés, en retrait du récit principal. Mais de la même façon que la tension induite par la situation n’existe pas vraiment autrement que mentalement pour le spectateur, Jagoda Szelc n’a pas su alimenter ni intensifier le mystère – niché au creux d’un quotidien prosaïque que viennent perturber les occurrences de diverses formes de spiritualité –, ce qui aurait permis de mieux accepter une fin, qu’avec la meilleure volonté, on ne comprend pas bien. Malgré cela, le film tient grâce au talent de ses deux actrices principales – Anna Krotoska et Malgorzata Szczerbowska –, qui s’affrontent sans fracas dans un duel psychologique et, d’une certaine manière, physique, les corps endurant et donnant à voir, dans une piquante retenue, ce que taisent les voix, ce qui ne se dit pas.

Le jury de cette 11e édition lui a décerné une mention spéciale.

 

53 Wars, d’Ewa Bukowska

 

 Le premier long métrage de la scénariste, productrice et ancienne actrice Ewa Bukowska – 53 Wars, une adaptation libre du roman de Grazyna Jagielska, Amour de Pierre – met en scène un personnage de femme, que la peur de la mort de celui dont elle est follement éprise, et qui risque sa vie sur tous les théâtres de guerre contemporains, finit par rendre folle, réellement. Anna est une épouse et une mère, elle est surtout cette femme, amante et amoureuse de son compagnon, un correspondant de guerre. Elle attend son retour dans les limites d’une vie familiale normale qu’elle est enjointe à maintenir en l’état, quand celui qu’elle aime risque la sienne ailleurs, loin. L’injonction renouvelée à « aller bien » quoi qu’il arrive et l’équilibre que Witek lui réclame de maintenir à distance finissent par créer une pression telle que, malgré les apparences de la stabilité, Anna finit par vaciller. C’est un film mental, qui tient tout entier sur la performance physique de l’actrice, Magdalena Poplawska, et sur la façon dont elle se meut dans l’espace, dont elle entre en relation avec le décor.  Ewa Bukowska et son interprète jouent de concert une guerre domestique et intime en double huis clos : celui d’un appartement dont l’espace s’étrécit jusqu’à devenir une cellule, un asile ; celui d’un corps, d’un cœur et d’une âme qui, possédés, finissent morcelés. On pardonnera aisément à la jeune réalisatrice une lourdeur dans certaines scènes, où le travail du son trop enchérit sur ce que, déjà, l’image dit. La plupart du temps, le jeu de Magdalena Poplawska et sa mise en scène relèvent de la fulgurance : il n’est qu’à voir la manière dont l’actrice compose avec les mille et un états de la folie qui s’empare de son personnage. Ce terme de fulgurance, souvent, semble le plus adéquat pour accompagner les effets visibles et invisibles de cette emprise à l’œuvre dans ce corps. Une manière de staccato qui se jouerait en sourdine. D’abord un tant soit peu soumis à une sorte de fascination, ce n’est qu’une fois le drame consumé que le spectateur éprouvera sans doute une émotion à retardement, l’effet d’une bombe explosant en cinq sens.

 

Fugue, d’Agnieszka Smoczynska

 

Dans un temps indéterminé et cependant pas si lointain du nôtre, dans un espace hostile aux couleurs éteintes, une femme visiblement traumatisée entre en scène, qui va devoir, puis vouloir reconquérir son histoire et son territoire social et familial ; une vie dont elle a à peu près tout oublié. L’argument qui préside à Fugue, le second long métrage d’Agnieszka Smoczynska, prend lentement les atours d’un thriller qui s’avèrera sentimental, et qui doit beaucoup à la qualité de l’interprétation de Gabriela Muskala, qui joue le personnage d’Alicja. Une femme au cœur d’un chaos domestique presque banal rétrospectivement. Une réussite qui doit aussi beaucoup aux partis pris dans le traitement de l’image, glacée, comme filtrée au tamis de la vision nébuleuse et protectrice qu’adopte Alicja, face au cataclysme provoqué par une succession d’évènements refoulés. Le scénario ménage avec une certaine finesse les zones d’ombres du récit et les atermoiements d’un personnage ambivalent. Il dessine pour lui une trajectoire heurtée, qui s’achève opportunément sur une percée, salutaire, de la lumière. Fugue est un film entêtant, alors qu’il crée de l’inconfort. S’il ne se donne pas pour aimable, c’est qu’il pose la question de la nature des sentiments – ici filiaux, et amoureux – qu’il invite à regarder comme une construction et une expérience dans un espace et un temps donnés (ni évidence, ni immanence), ce qui rompt avec l’idée d’une pérennité (mais n’omet pas la possibilité d’un renouvellement).

 

Acteurs

 

Silent Night, de Piotr Domalewski

 

Silent Night, de Piotr Domalewski, (Prix du jury) nous invite à rompre les lignes que nous avons choisi de suivre pour rendre compte de cette dernière édition de Kinopolska. Si le casting du film comprend des actrices dont l’interprétation est à peu près irréprochable, il se démarque résolument des autres longs métrages en compétition par la singularité de son ton et par l’engouement que suscite ici le jeu du collectif. Entre drame sentimental et chronique familiale, dans le temps d’une journée et par le biais d’un huis clos à l’intérieur duquel les cadres sont un étau, c’est dans la mise en scène de chaque personnage au sein du groupe – groupe à la fois conforme et pathogène sociologiquement et humainement – que le film brille. Et par l’argument qui place le scénario dans une contemporanéité sociale et politique : les conséquences délétères d’une économie mondialisée et d’une crise solidement ancrée – et d’une certaine façon acceptée, et de longue date – sur le territoire polonais. Ainsi, sous le prétexte d’un retour provisoire et intéressé du fils que tous veulent considérer comme prodigue – en ce qu’il offre à chacun le mirage d’une amélioration de sa condition grâce à un projet de création d’entreprise à l’étranger –, Silent Night dépeint la dislocation familiale, commencée avec l’absence du père, obligé en son temps de partir travailler loin pour faire vivre les siens (qui le lui reprochent, naturellement). Nécessité fait loi. Empruntant les couleurs d’une comédie douce-amère qu’il laisse dériver jusqu’à la catastrophe, le film traite de la diaspora polonaise et soulève la question subséquente d’une identité à redéfinir dans un pays soumis aux affres du chômage, de l’alcoolisme, de la violence conjugale et de la déshérence. Les lumières de Noël y scintillent d’une drôle de manière, funestement.

 

Programmation : https://www.institutpolonais.fr/pliki/dokumenty//kinopolska2018_web_double.pdf