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Rencontre avec Gaspard Ulliel “ Il est déterminant pour un acteur d’aller vers une phase de grand laboratoire ”

Les yeux dans ses yeux bleus, rencontrer Gaspard Ulliel est un contentement en soi. L’acteur bavard emprunte les contre-allées d’un entretien faussement promotionnel pour se livrer à un début d’introspection sur sa carrière déjà longue. La star de 34 ans se révèle alors aussi avide de discernement que d’expérimentations nouvelles. Un sentiment d’acteur-metteur-en-scène, de cinéphile risque-tout, de nouveau Jean-Pierre Léaud.

Après Saint-Laurent ou Eva, vous incarnez à nouveau un personnage très ambigu. Est-ce cela qui vous a séduit ?

Oui, en tout cas l’espace qui m’était offert pour me perdre avec lui dans cette jungle. Guillaume [Nicloux] offre une grande part de liberté aux acteurs et aux spectateurs. Cela s’est manifesté de manière forte en amont du tournage, où je me suis rendu compte qu’on s’en remettait complètement à l’inattendu et que l’idée était vraiment de laisser le film s’inventer au fur et à mesure. Guillaume choisit en fait des acteurs qui sont avant tout des êtres humains, et il les laisse vivre devant la caméra. Gérard [Depardieu] le fait très bien, aujourd’hui c’est comme s’il avait arrêté de jouer : il se laisse vivre à l’intérieur d’un personnage, et c’est assez dément. En cela ils se sont bien trouvés, il y a cette idée d’abandon complet. C’était très différent de tout ce que j’avais pu expérimenter comme acteur auparavant.

Connaissiez-vous le cinéma de Nicloux ?

J’avais vu quelques-uns de ses films, mais j’avais une connaissance assez succincte de son cinéma, j’avais surtout été enthousiasmé par L’Enlèvement de Michel Houellebecq. J’avais trouvé ce film jubilatoire et j’avais donc très envie de travailler avec lui depuis. Plus tard, j’ai vu Valley of Love, qui m’a hanté pendant longtemps.

J’ai payé les frais d’une forme d’immaturité.

Vous parlez constamment de la nécessité de vous mettre en danger, de sortir de votre zone de confort…

Disons que j’essaie, aujourd’hui, d’explorer des zones plus sombres, plus incertaines, de rechercher des choses qui nous font peur. Il y a cette crainte de la redite chez l’acteur, c’est donc déterminant à un moment d’aller expérimenter des choses nouvelles, d’aller vers une phase de grand laboratoire. Il ne faut pas se planter, car il y a toujours une forme de calcul au sein d’une carrière malheureusement.

Vous vous laissiez pourtant plutôt bercer au départ.

Oui, et j’en ai un peu payé les frais. C’était une forme d’immaturité je crois, ou peut-être que je n’avais pas encore d’idée précise de ce qui me plaisait réellement. Aujourd’hui, j’ai un point de vue plus affirmé sur mes goûts et mes envies. Mais je dirais surtout que je ne cherche plus à simplement m’insérer dans un film remarquable : c’est plutôt la proposition du personnage et du rôle qui est le point d’accroche à présent, ce que j’arrive à y entrevoir, et cela peut ne pas être rationnel mais juste organique.

Vous êtes-vous forgé une cinéphilie comme bouclier pour intégrer ce milieu, par nécessité sociale en quelque sorte ?

Peut-être… C’est intéressant de le penser comme ça ! Oui, inconsciemment il y avait un peu de ça, je crois. Il y avait cette démarche d’essayer d’avoir une connaissance plus riche car, dans ce milieu, il est mieux d’avoir un minimum de bases. Plus jeune, je me suis inscrit en fac de cinéma pour d’autres raisons : par désir de réalisation, un désir toujours là aujourd’hui mais enseveli par d’autres choses.

Xavier Dolan dit plutôt le contraire, il n’est jamais vraiment allé au cinéma avant 18 ans.

Ça, c’est ce qu’il dit ! (Rires). Mais je pense, oui, qu’on peut aussi réaliser un film sans jamais avoir vu de films, comme écrire un livre sans jamais avoir lu. Et c’est parfois peut-être encore mieux d’être libéré du poids des références, c’est une sorte de liberté absolue.

Parce qu’on s’autocensure rapidement ?

Oui, je pense ! Après, c’est assez mystérieux, tout ça, car il y a aussi une grande part d’inconscient dans l’acte créatif. Un cinéaste a toujours des choses qui lui échappent, certaines de ses scènes peuvent renvoyer à un film sans qu’il en ait conscience.


Être acteur n’était donc pas votre but au début ?

Je dirais que depuis mes premières expériences d’acteur à 11 ou 12 ans, mon optique était de m’inscrire dans la création d’un film avant d’avoir des considérations de jeu d’acteur. Aujourd’hui encore, j’ai cette curiosité qui englobe l’intégralité de l’exercice du tournage. On me dit d’ailleurs souvent que ma démarche ne se limite pas à celle d’un acteur, et certains collègues me disent que je m’encombre de trop de considérations. J’aime pourtant prendre en compte la valeur d’un cadre ou le mouvement que va imprimer la caméra, car tout cela influe sur la manière dont je vais aborder une scène. Comme spectateur ensuite, j’ai une passion de cinéma qui s’est forgée avec le métier, c’est certain, et qui aujourd’hui prend une place importante dans ma vie.

Quitte à dire que le cinéma peut remplacer la vie ?

C’est dangereux comme question ! (Rires) Je ne pourrais pas dire ça, non. Ce sont deux choses intimement liées. Pendant très longtemps, quand on parlait avec certains passionnés, on se rendait compte qu’ils avaient presque appris la vie à travers le cinéma. Aujourd’hui on est envahi par Internet et les réseaux sociaux, alors qu’avant on se projetait dans les films, on se laissait vivre avec eux. Mais je pars du principe qu’un film, s’il est réussi, ne nous laisse pas indemne, que ce soit en tant qu’acteur ou spectateur, car ça vient nous chercher là où on est le plus vulnérable. Lorsqu’on est face à un grand film, ça vient questionner des choses profondes en nous, réveiller des peurs, des doutes, des passions, des désirs, et donc il y a une vraie forme d’intensité qui est de l’ordre de la pulsion de vie.

Propos recueillis à Strasbourg par Jonathan Trullard

Photo : Sophie Piéplu