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Feu l’ancien monde Bilan année 2018

Qu’on nous pardonne cette vision quelque peu autocentrée, mais pour nous l’événement principal de 2018 est que le numéro des Fiches du Cinéma dans lequel est publié ce texte sera – pour un temps au moins – le dernier à être imprimé avec de l’encre et du papier. La crise soufflant de plus en plus fort, elle a fini par faire de notre cabane un tas de bûchettes, et nous allons aller à notre tour nous réfugier dans la grande maison en pixels. Ce qui tenait jusque-là ne tient plus maintenant. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, il y a quelque chose – une certaine façon de fonctionner, une certaine façon de préserver son autonomie – qui ne marche plus. Pour survivre, il faut inventer autre chose.

Pour le reste des professionnels du cinéma, l’événement principal de 2018 c’est sans aucun doute le fait que le Lion d’or du festival de Venise ait, cette année, été attribué à un “film Netflix” : Roma, d’Alfonso Cuarón. Quelques mois plus tôt ce même film n’avait pu concourir au festival de Cannes qui, après avoir présenté quelques productions Netflix en 2017 (notamment Okja), a, sous la pression des exploitants, validé l’interdiction de sélectionner des films ne pouvant bénéficier d’une sortie dans les salles françaises pour cause de non-respect de la “chronologie des médias” (règle fixant les délais entre les divers types d’exploitation des films). Or le Lion d’or de Roma, l’accumulation d’auteurs majeurs faisant affaire avec Netflix (Scorsese est le prochain), la mutation irréversible des pratiques des spectateurs ou le fait que Cannes se soit retrouvé en contradiction avec sa propre règle en présentant en compétition Le Livre d’image de Jean-Luc Godard qui sera finalement diffusé sur Arte et donc privé de sortie en salle, montrent que s’accrocher au système ancien n’est pas une situation tenable.

 

Une saison en France de Mahamet-Saleh Haroun

 

Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, la chaîne traditionnelle de commercialisation des images est cassée. Le flux est trop important, il passe dans des canalisations trop obsolètes, et donc il les déborde. Là aussi quelque chose craque, irrémédiablement. Et plutôt que de chercher à remettre le dentifrice dans le tube, il faudrait inventer autre chose.

Quant aux gens qui s’intéressent moins au cinéma, pour peu qu’ils ne s’intéressent pas trop au football non plus, il pourront citer, comme grands événements de 2018 la démission du ministre de l’Écologie Nicolas Hulot ou la mobilisation en dehors de tout syndicat des Gilets jaunes. Soit deux événements politiques témoignant eux aussi de quelque chose qui se fissure. Deux événements contrevenant aux usages et aux habitudes, et attestant que le statut quo n’est plus possible. Le système est désormais trop déconnecté des enjeux écologiques et sociaux pour se maintenir. Là encore, qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, il faut inventer autre chose.

On le voit, autour de cet axe de l’obsolescence du système, tout s’aligne : les choses se reflètent les unes dans les autres, du particulier au global et du social à l’artistique. Mais alors où étaient les films dans tout cela ? On pourrait croire qu’ils étaient un peu déconnectés de ces enjeux, tant ceux qui nous ont paru les plus beaux (Phantom Thread, Les Garçons sauvages, Cold War, Mektoub my love, Une affaire de famille…) pouvaient sembler évoluer dans des bulles fictionnelles autarciques et coupées du monde. Et pourtant…

 

Burning de Lee Chang-dong

 

D’abord on peut constater qu’il y a tout de même eu des films pour aborder cette situation de façon relativement frontale. On peut en cela penser à En guerre de Stéphane Brizé, qui suivait jusqu’au bout de l’impasse un vieux système désormais inopérant : d’un côté les ouvriers, de l’autre le patronat, et entre les deux la grève, le rapport de force, l’ouverture du “dialogue social”. On y voyait bien la façon dont le durcissement du système a transformé le dialogue social en dialogue de sourds et la manière dont ce bloquage fait progressivement monter la violence. On y aboutissait à une image fortement symbolique : une immolation, cet ultime mode de communication de ceux qu’on n’écoute pas, auquel recourait également un sans-papiers dans Une saison en France de Mahamat-Saleh Haroun. De son côté, par le détour de l’Histoire, en remontant à la Révolution française avec Un peuple et son roi (film quelque peu inaccompli mais néanmoins injustement boudé par le public et la critique), Pierre Schoeller se confrontait de façon finalement assez directe à cet enjeu crucial de l’époque : l’inéluctabilité du changement, et les craintes et les espoirs, l’un et l’autre légitimes, qu’il peut faire naître.

Par ailleurs, sur un mode plus subjectif, on pouvait noter que la forme du cauchemar, dans lequel le réel se disloque et se mêle au fantasme, revenait de façon régulière (Les Frères Sisters, Les Garçons sauvages, Under the Silver Lake, The House that Jack Built, Zama, Climax…), ce qui était sans doute une façon assez juste de traduire l’inconfort et la fébrilité dans lesquels plonge cet état transitoire du monde. En effet, tous les repères sont brouillés, remis en cause. Le monde qui se donne pour réel a basculé dans une forme de folie. Cela, le cinéma l’a capté et en rend compte. Dans I Feel Good de Delépine & Kervern, le fantasme entrepreunarial de la “start-up nation” est renvoyé à ce qu’il est : un délire mégalomane déconnecté du réel. Dans la série Coincoin et les Z’inhumains de Bruno Dumont, le garant de l’ordre hurle à tout va “gendarmerie nationale !!!”, comme une formule magique périmée au milieu d’un chaos où ces mots n’ont plus aucun sens. De leur côté, les pourtant très dissemblables Burning de Lee Chang-dong et Under the Silver Lake de David Robert Mitchell renvoyaient tous les deux à une image du monde comme tapisserie de signes indéchiffrables. Leurs récits s’articulaient l’un et l’autre autour de la disparition d’une femme et d’une enquête ayant la particularité de ne rien éclaircir mais au contraire de rendre tout de plus en plus opaque et ambigu. Cette impossibilité à s’emparer des choses, de prendre pied dans la réalité en y ayant un rôle actif dit sans doute quelque chose de l’époque.

 

Un peuple et son roi de Pierre Schoeller

 

Sur le plan formel, étrangement, en ces temps de mutations profondes, de révolution souterraine, dans cette atmosphère de monde à inventer, les meilleurs films de l’année ne s’imposaient pas directement par une langue neuve et ultra moderne, mais au contraire allaient nicher dans le classicisme pour y couver l’imprévisible. Ils se fondaient dans des formes familières (la romance historique “classy”, la chronique estivale à la française…) pour mieux en tordre les règles narratives (à coup d’ellipses dans Cold War ou de dilatations dans Mektoub my love), ou en déjouer les attendus (le sujet central de Phantom Thread échappant en cours de route aux radars de nos prévisions et à la zone de confort du cliché ; les enjeux dramatiques voués aux envolées hystériques se pacifiant avec une douceur inattendue dans Une affaire de famille, 3 Billboards ou Call me by your name). Même Les Garçons sauvages, tout en étant le plus beau film d’avant-garde de l’année, était lui aussi un film ancré dans le classicisme, celui des avant-gardes historiques comme celui du cinéma hollywoodien, dont il disloquait les images et les motifs pour construire une machine à produire du possible, en filant un récit entièrement articulé autour de la notion de transformation. Cette façon de faire, cette manière de ne pas révolutionner en surface mais en profondeur, d’une certaine façon se retrouvait aussi dans les thématiques des films. En effet, du Grand bain à Une affaire de famille, plusieurs tournaient autour de l’idée de petites communautés alternatives, laissant la société partir devant dans sa course à la compétitivité et restant à l’écart, commençant déjà à vivre autrement, en suivant d’autres règles, d’autres valeurs, sans attendre que leur en soit donnée la permission. Comme si on pouvait déjà commencer à tisser une nouvelle peau à la société, sous celle qui est en train de se craqueler toute seule.

 


photo en une Les Frères Sisters de Jacques Audiard (© Shanna Besson)

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