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Les sorties du 7 novembre 2018

Le film de la semaine

 

Heureux comme Lazzaro de Alice Rohrwacher ***

Étonnant chef-d’œuvre que ce film qui déconstruit patiemment ses oripeaux pastoraux et véristes, pour atteindre des sommets apicaux de douceur et de dureté mêlées, avec une limpidité de parabole et une emprise sur le réel d’une prégnance étourdissante.

Si le cinéma d’Alice Rohrwacher s’est, depuis ses débuts, construit sous les auspices cannois (avec, en semi- point d’orgue, le Grand Prix donné à la surprise générale aux Merveilles), il n’apparaît pas pour autant comme figé dans un carcan systémique et involutif, défaut de nombres de chouchous des sélections officielles. Au contraire, Heureux comme Lazzaro remet les thèmes primitifs du cinéma de sa réalisatrice sur l’ouvrage – soit, un composé subtil entre vérisme pastoral et questionnements de classes médiatisés par un onirisme druidique -, tout en les sublimant par une maîtrise technique et discursive admirable. La beauté transversale qui strie le film tient donc dans l’équilibre ténu entre un récit sec comme une parabole – la résurrection d’un jeune homme à la candeur criminelle, qui passe d’un système d’exploitation (une ferme virginale inconsciemment coupée du monde) à un autre (la pauvreté à la marge du monde social) – et une infinité de trouées, d’infiltrations d’une beauté étincelante et jamais théoriques et mercantiles, d’autant plus qu’elles se jouent toujours sous le sceau empathique du braconnage (en ce sens, il convient de considérer la scène du “vol de musique” comme une épiphanie d’une céleste humilité rarement vue ces dernières années au cinéma). Mais la douceur du pinceau n’empêche pas la dureté des traits, et loin de l’angélisme de son héros, Rohrwacher parle à travers lui à une Italie immatérielle et écrasante, rêche et décadente, où ex-aristocrates déchus et miséreux se côtoient, en friches, près des zones industrielles. Et Lazzaro aura beau s’armer de toute sa candeur messianique, il est déjà trop tard. Sa mort viendra, et elle aura nos yeux – car, qu’est ce qui ressemble plus à un criminel qu’un saint ?
C.D.

 

 

LES AUTRES SORTIES DE LA SEMAINE

Crazy Rich Asians **
Une Américaine d’origine chinoise rencontre la famille de son petit ami à Singapour : une richissime dynastie… D’un prodigieux postulat en forme de constat sur les mutations de notre époque, Jon M. Chu fait une petite comédie sentimentale plaisante mais convenue.
Mi.G.

Family Film *
À vouloir froidement théoriser les fêlures intrafamiliales, Olmo Omerzu accouche d’un sinistre prototype de film, multiplie les enjeux et les fausses pistes, et envoie tout valdinguer dès qu’il s’agît de s’y engouffrer ou plus simplement d’y croire.
C.Lê.

High Life **
Après son passage inattendu du côté de la comédie, Claire Denis revient à nouveau là où on ne l’attendait pas : dans l’espace. Et ce voyage prend la forme d’un objet froid et hermétique, autant que cohérent et fascinant, que l’on observe à distance mais non sans intérêt.
N.M.

Kursk **
Le 12 août 2000, une série d’explosions envoie par le fond le sous-marin Koursk. Doté d’un castin international, le Danois Thomas Vinterberg s’attache à décrire l’échec humain, plus que politique, du sauvetage des survivants. Mais le suspense n’est-il pas de trop ?
Mi.G.

Nous, Tikopia *
Après 3 000 ans de vie en autarcie, les habitants de l’île de Tikopia doivent faire face aux nouveaux défis que suppose l’intrusion de la modernité dans leur univers. Des questionnements pertinents, malheureusement minés par un lyrisme excessif et manichéen.
J.L.

Rumble

Hommage richement étayé à la contribution décisive des musiciens natifs-américains à l’histoire et au façonnement du rock, et plus largement à une culture longtemps réprimée, puis invisibilisée, le documentaire de C. Bainbridge ne souffre que de sa forme attendue.
T.F.

Sale temps à l’hôtel El Royale **
1969. Quatre individus aux identités et motivations douteuses prennent une chambre à l’hôtel El Royale. Récit choral démonstratif et tarantinesque, le nouveau film de Drew Goddard se fait, en allant, la chronique pas si vaine du désenchantement des années Nixon.
T.F.

Samouni Road ***
Stefano Savona plante sa caméra dans une famille brisée par la barbarie. Un document fascinant par son entrelacement de régimes d’image, ce qui en fait sa force première (la sidération des changements de rythme) et sa légère limite (le risque de trop-plein d’informations).
C.D.

The Spy Gone North ***
Dans les années 1990, un espion sud-coréen est chargé d’enquêter sur le programme nucléaire nord-coréen. En s’inspirant de faits réels, ce foisonnant récit d’espionnage au suspense haletant apporte un éclairage judicieux sur le conflit entre les deux Corées.
Mi.G.

Un amour impossible *
Catherine Corsini adapte le roman de Christine Angot, genèse d’une passion synonyme d’oppression sociale. Aux antipodes du “feel good movie”, cettre fresque indigeste ne rend pas hommage à la plume sèche et efficace d’Angot, mais offre un rôle bouleversant à Virginie Efira.
I.B.

Un homme pressé *
En rééducation après un AVC qui l’a laissé aphasique et amnésique, un businessman est amené à reconsidérer sa vie. Hervé Mimran livre ici un déroulé sans inventivité de toutes les ficelles éculées de la comédie dramatique grand public.
A.Jo.