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Kaili Blues Festival des 3 Continents de Nantes 2018

Kaili Blues de Bi Gan faisait partie de la programmation thématique intitulée « 40 films : un état des lieux du cinéma contemporain » concoctée par le Festival des 3 Continents de Nantes à l’occasion de ses 40 ans.

Chen travaille comme médecin dans une petite clinique de Kaili dans la province de Guizhou au sud de la Chine. Pendant qu’il était en prison pour avoir servi les triades, il a perdu sa femme. Il s’occupe à présent de son neveu Weiwei. Lorsqu’il découvre qu’il a été vendu par son propre père, il décide de partir à sa recherche.

Tout commence avec le réalisme brut du quotidien, duquel s’échappe sans coup férir la poésie de petits éléments, de gestes entre les personnages : comme ce long plan inattendu d’une grue s’efforçant de descendre du camion qui la transporte. Cela pourrait être anodin mais, d’une machine même, Bi Gan réussit à révéler l’âme qui l’habite par sa mise en scène. C’est là un art qui s’est manifestement transmis de cinéastes en cinéastes, qu’ils aient pour nom Tarkovski ou Hou Hsiao Hsien. Dans Kaili Blues, quelque chose dépasse le réel, à tel point que très vite la linéarité temporelle est rompue avec quelques scènes qui sont manifestement le passé du personnage principal. Mais ces événements antérieurs sont tellement présents dans son esprit, qu’il devient naturel qu’elles apparaissent sans transition dans l’ordre du récit filmique. C’est un peu l’état que traduit le « blues » d’un lieu : une nostalgie de ce qui n’est plus, de ce que l’on souhaiterait toujours voir faire partie de notre existence immédiate. Ainsi, cet homme qui a perdu sa femme et qui peut-être, au détour d’un chemin, rencontre son fantôme, sa réincarnation ?

Tout devient possible dans cet univers réaliste empreint d’onirisme où les rêves sont plus vrais que nature. Passé, présent, futur, rêve, réalité, cinéma n’ont plus de frontières entre eux. Dès lors, ainsi préparé, le spectateur au milieu du film va vivre ce qui dépasse la simple performance technique d’un plan-séquence de 41 minutes : Bi Gan, loin de l’esbroufe, réinterroge en profondeur l’usage du plan-séquence qui ne doit rien à Emmanuel Lubezki, chef opérateur chéri d’Alejandro González Iñárritu, d’Alfonso Cuarón et de Terrence Malick. La caméra n’est plus ici le regard omniscient de Dieu comme chez Malick, elle permet l’entrecroisement d’univers, de personnages qui par leur seule présence arrivent à exister en apparaissant pour la première fois à l’écran et à capter toute l’attention du spectateur. Durant ce plan-séquence, on pense abandonner un personnage au profit d’un autre, mais personne n’est jamais remplacé : chacun vit sa vie à part entière. Dès lors, le schéma classique du protagoniste principal qui mène les rênes du récit est rompu, démontrant ainsi que c’est en allant à la rencontre des autres qu’un personnage se révèle le mieux à lui-même et aux autres.

Kaili Blues
de Bi Gan
Avec : Yongzhong Chen (Chen Shen), Yue Guo (Yang Yang), Linyan Liu (Zhang Xi), Feiyang Luo (Wei-wei, jeune), Zhuohua Yang (le moine), Shixue Yu (Wei-wei, âgé), Daqing Zhao (le docteur âgé), Lixun Xie
Chine – 2015.
Durée : 110 min