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La Saveur des ramen : entretien avec Eric Khoo Les sens au service de l’essence

Pourquoi ce désir de fêter la réconciliation entre le Japon et Singapour ?

J’ai été approché par le producteur japonais Tachibana, qui voulait faire un film pour célébrer les cinquante ans de l’amitié singapourienne-japonaise. J’ai pensé faire une bonne coproduction entre ces deux pays et la première chose qui m’est venue en tête était un sujet autour de la nourriture et de la cuisine, parce que ça peut parler d’amitié. Et, dans le même temps, je ne voulais pas oublier l’Histoire [qui a opposé durement ces deux pays, ndlr]. Il y avait cinquante ans d’amitié mais aussi ce passé qu’on ne pouvait pas ignorer. Et ce média était le meilleur pour l’étudier.

 

Quelles sont les limites et les forces du cinéma pour véhiculer un tel message ?

Le cinéma est très visuel. Il y a des images et des sons. C’est sensoriel comme expérience pour raconter mon histoire. C’est en ça qu’il est pour moi le meilleur véhicule.

 

Hôtel Singapuria et La Saveur des ramen sont remplis de fantômes. Quelle importance revêt pour vous l’onirisme ?

C’est précisément le sujet de mon prochain film ! Je crois en la vie après la mort, c’était déjà présent dans mes films précédents. Ce sera le sujet principal, mais ce ne sera pas un film d’horreur. Cela portera plutôt sur la spiritualité…

 

La transmission est au cœur de vos films. Les fantômes sont-ils pour vous porteurs de cette transmission entre passé et présent ?

Oui. Et, de temps en temps, certains fantômes sont perdus. Et c’est aussi, malheureusement, une histoire qu’il faut raconter.

 

Que dit de vous La Saveur des ramen ?

C’est mon film le plus personnel à ce jour. La cuisine de ma mère me manque énormément. C’est aussi elle qui m’a introduit au cinéma. J’avais quatre ans quand j’ai vu mon premier film. Elle était très cinéphile. Et elle adorait les films d’horreur (rires) ! Je suis allé à un festival de films d’horreur cette année, à Singapour, je vais avoir une masterclass à ce sujet, et le réalisateur de Dernier train pour Busan y sera également.

 

Êtes-vous vous-même cuisinier ?

Oh, oui ! J’aime beaucoup cuisiner.

 

Vous semblez attacher beaucoup d’importance à la chair, à la sensorialité, à la réalité tactile dans votre cinéma ?

J’aime toucher (rires).

 

Les fantômes, c’est tout sauf tactile. Comment conciliez-vous ces deux tendances ?

Je crois aux émotions et aux sensations. Quant aux fantômes, ils seront opaques dans mon film…

 

Les fantômes sont au cœur de votre culture… On leur parle…

Tout à fait.

 

Votre héro, Masato, se reconstruit en associant la nourriture (sensuelle) et le journal intime (plus intellectuel) ?

Oui. Le journal intime, c’est la redécouverte de sa mère. Et en effet, cette reconstruction passe au travers du sensoriel mais aussi de l’intellect. Mon film montre toujours une fusion entre deux choses. Même dans le caractère, moitié singapourien, moitié japonais, avec le Bak Kut Teh et les ramen, il y a toujours quelque chose qui fonctionne ensemble.

 

L’harmonie est donc dans l’union des deux ?

Absolument.

 

Y aurait-il un côté proustien ?

Oui. Manger réveille la mémoire.

 

Quel genre de réalisateur êtes-vous sur un plateau ? Qu’attendez-vous des comédiens ?

Je suis très impatient. On a réalisé ce film en dix-huit jours ! Une des difficultés était la traduction car le script était en anglais. Il devait être traduit en japonais mais on perd beaucoup de sens avec la traduction. J’ai eu beaucoup de chance car juste avant le tournage, les acteurs étaient prêts à recréer le dialogue en japonais avec moi. Je rajoutais le sens nécessaire. C’était sur lieu, ensemble…

 

En dix-huit jours ?

Oui.

 

Vous semblez établir, dans vos films, un lien étroit entre l’amour et la mort…

Oui. On co-existe avec le monde des esprits. J’aime le concept de la réincarnation, le fait qu’en rencontrant quelqu’un on a l’impression au bout de cinq minutes de l’avoir toujours connu. C’est quelque chose que j’aime bien romantiser, fantasmer. L’idée que, dans une vie précédente, on se connaissait déjà.

 

Votre film rend hommage à la nourriture qui rapproche. Mais elle peut aussi provoquer des guerres quand on en manque ?

Outre que pour ce film, bien évidemment, ce n’était pas envisageable, je vois personnellement dans la cuisine un côté positif, de célébration. Manger, ça vous fait vivre mais ça vous rassemble. La cuisine, ce n’est pas qu’une affaire de nutrition : c’est aussi l’occasion d’un rapprochement. Il y a les conversations qui vont avec, les amitiés qui se développent…

 

Elle est aussi le seul art qui utilise les cinq sens… Est-ce la raison qui en fait ce moyen de réconciliation ?

Oui. À 100 %.

 

L’autre sujet associé à la cuisine, c’est la famille…

J’aime cuisiner pour mes enfants, pour ma femme… C’est une cuisine de l’amour. Le plaisir que ça crée en eux, c’est l’amour. C’est ce que je reçois et donne en même temps. Mes deux fils aînés, qui ont 24 et 23 ans, cuisinent très, très bien maintenant. Ils cuisinent pour moi quand je vais les visiter. Dans la famille, la cuisine est très importante.

 

Serait-elle aussi un lien identitaire ?

C’est très personnel de cuisiner. Ça fait donc partie de l’identité de chacun et certainement dans ma famille encore plus. Parce qu’on prend plaisir à cuisiner les uns pour les autres et c’est comme ça qu’on exprime notre amour. C’est un don, un partage…

 

Vos réponses sont toujours très brèves !

Oui. Je vais droit au but. Avec mes acteurs, c’est pareil. Tout passe par la confiance. On en revient à cette histoire de script : j’ai eu besoin de traducteurs japonais pour réécrire, pour qu’ils s’approprient le texte. En fin de compte, je leur ai laissé carte blanche. C’était très important pour moi.

 

Comme on fait confiance à la personne qui cuisine…

Oui. Quand je cuisine, je fais une confiance innée à mes sens : quelle quantité de sel, de poivre… Mais je fais aussi confiance à l’ingrédient ! Sur un film, l’acteur devient mon ingrédient, à qui je fais pleine confiance.

 

Est-ce cette confiance qui apporte toujours une lueur d’espoir à la fin de vos films ?

Oui. Surtout quand on a des fous comme Donald Trump qui gouvernent le monde, il faut avoir confiance dans la vie.

 

Avez-vous l’espoir que votre film fera passer ce message d’espoir par delà la cuisine ?

Nous sommes dans un monde compliqué en ce moment et je voulais envoyer un message d’espoir, positif, comme quoi on peut se réconcilier, on peut avancer.

 

Vous êtes un humaniste ?

Oui. Et un romantique…

Propos recueillis le 25 septembre 2018 à Paris par Gilles Tourman