Rechercher du contenu

Entretien avec Romane Bohringer et Philippe Rebbot pour la sortie de “L'Amour flou” le 10 octobre 2018

Romane et Philippe se séparent. Mais ils ne veulent pas se séparer de leurs deux enfants. Alors ils emménagent dans un nouvel appartement, divisé en trois, les enfants au milieu. C’est parti pour une nouvelle vie… Romane Bohringer et Philippe Rebbot, ancien couple à la ville, filment leur vraie séparation. Et nous en parlent avec l’énergie et l’enthousiasme d’un premier long métrage, arborant les t-shirts du film, parlant pour deux, ou en même temps, et avec l’étonnement aussi d’être arrivés au bout de ce « film de vie ». Comme un geste de création inhérent à leur quotidien. Et alors, il faut essayer de tout raconter de ce tournage peu commun, en vitesse, comme cette urgence de la vie qui a été attrapée par leur caméra et s’est figée à l’image.

Les Fiches : Qu’est-ce-qu’on veut mettre dans un premier film ?

Philippe Rebbot : On n’a pas pensé de cette façon. Déjà, on ne se pense pas cinéastes. On n’a pas pensé “premier film”, on a pensé à faire un film. On ne l’a pas anticipé. On n’a pas écrit de scénario avant par exemple. On voulait seulement raconter quelque chose, avec une caméra parce qu’on est des acteurs, voilà.

Romane Bohringer : On avait une histoire à raconter soudainement. Tout d’un coup on s’est rendu compte que ce qui se passait dans notre vie pouvait constituer une histoire de cinéma. On s’est dit : “faisons-le !”.

PR – C’est aussi parce qu’on est acteurs. On fait du cinéma tout le temps, en fait, avec nos enfants. On leur fait croire qu’on est Michel Fugain, Julien Clerc… Eux-mêmes pensent qu’ils sont Michael Jackson. On n’a vraiment pas pensé “premier film”.

RB – On a même pensé “film unique” ! Testament !

PR – Même pas un film : un geste unique.

On pense effectivement à une sorte de film-pulsion.

RB – Sans doute.

PR – C’est spontané. Quelqu’un nous a dit, à un moment :  “Pourquoi vous faîtes pas un film de votre histoire?”. J’étais plus indécis, je trouvais ça compliqué de faire un film. Et Romane m’a dit : “on le fait, on appelle les copains, on tourne”.

RB – On était absolument délivrés, du coup, de cette idée d’être des cinéastes. On voulait raconter cette histoire-là, la raconter de la manière la plus drôle et la plus modeste possible, sans geste cinématographique. On voulait faire un objet, un objet de ce moment-là dans nos vies, qui nous semblait potentiellement parler à plein de gens, sur l’amour ; l’amour c’est difficile, l’amour c’est beau, l’amour c’est gai. Et puis, qu’est-ce que c’est quand on a fait des enfants, tout cela mélangé dans une espèce de ronde de sensations. On s’est dit qu’il y avait une histoire, une comédie ! Quelque chose nous a fondamentalement émus et amusés là-dedans.

PR – C’est aussi un témoignage qu’on voulait faire pour nos enfants. Au pire, ça leur fera un DVD, avec tout à l’image, tout le monde, leurs parents, leurs grands-parents… et regardez ça dans vingt ans. C’était plutôt ça l’idée.

RB – Je ne suis pas forcément d’accord avec ça.

Oui, car vous dites que c’est un objet sans geste de cinéma, mais il y a des gestes de mise en scène dans le film.

PR – Oui, nous ne sommes pas d’accord sur ce point. Pour être tout à fait honnête, c’est Romane la patronne, c’est elle la réalisatrice. Je suis crédité au générique comme réalisateur, mais en vrai je suis seulement acteur, et mon ambition première était de faire un film pour mes enfants. Romane a plus travaillé, elle a fait le montage, alors que je n’y suis jamais allé.

RB – Mais la frontière est plus floue que ça. Philippe a beaucoup insufflé sa poétique dans le film, par un esprit assez libertaire qui lui est propre. C’est vrai que moi, j’aime finir les choses, les objets. À partir du moment où on a eu l’idée, il était hors de question pour moi qu’on fasse ça pour rien.

PR – Alors que j’ai quitté le film 23 fois…

RB – Pour moi ce n’est pas possible, je viens du théâtre, je sais qu’on fabrique des objets comme ci et comme ça, donc c’était clair dans ma tête. Il faut dire aussi que, très vite, sont intervenus les producteurs, qui ont mis un peu d’argent – même si le film a très peu de budget. Ils croyaient à l’objet cinéma. C’est pour ça que je n’aime pas trop qu’il parle de DVD pour la famille, car tout de suite, de mon côté, j’ai pensé histoire de cinéma. J’ai pensé comédie, j’ai pensé populaire, film où on pleure, film où on rit ! Il était hors de question pour moi qu’on fasse ça pour rien. Et que les producteurs nous suivent pour rien.

PR – Pour le coup, c’est aussi nos états d’esprit dans la vraie vie.

RB – Mais en même temps j’aurais été totalement démunie sans l’humour, le détachement de Philippe.

PR – On est les mêmes dans la vraie vie, elle est aussi concrète que je suis évaporé.

RB – Ça lui permettait de rentrer plus facilement dans les scènes. On s’est beaucoup écharpés sur le fait de savoir s’il fallait écrire ou pas. J’étais pour écrire, pour qu’il y ait une trame, et lui ne voulait pas au début. Il y a de ça dans le film. Il y a des passages très écrits, et il y a aussi sa manière de sortir et d’entrer dans des scènes, qui permettent tout d’un coup des inventions phénoménales auxquelles je n’aurais jamais pensé.

PR – Je n’ai jamais appris mon texte. Je me suis fait engueuler plusieurs fois d’ailleurs.

RB – Il reste quelque chose de cette lutte dans le film. Il est un objet de cinéma assez singulier par cette façon d’avoir été tourné.

PR – Et puis il parle de nous. On ne triche pas sur qui on est, ça se voit dans le film. Elle est au taquet, et moi je suis le gars évaporé qui fait du skate… Dans la vie c’est elle qui organise tout… ça parle de nous ! Et ça parle aux gens, c’est joli un couple complémentaire, elle a des qualités que je n’ai pas, elle a des défauts que je n’ai pas… Et ça marche bien à l’écran, comme ça marche bien entre nous, on a fait deux enfants, on s’adore.

RB – Et finalement pourquoi s’excuser d’être velléitaire, notre métier c’est le cinéma, c’est d’en défendre une certaine idée.

PR – Oui mais moi dans ce métier je suis velléitaire.

Vous avez commencé par être régisseur.

PR – Oui, mais même régisseur c’était par hasard, puis après on m’a proposé de faire l’acteur. J’ai dit oui, mais je n’ai pas de vocation. Je suis très heureux de le faire, mais je ne peux pas dire que c’est dans mes tripes. Mon problème demain si ça s’arrête c’est qu’il faut que je trouve un boulot. Alors que Romane, c’est en elle.

Vous Romane le cinéma est là depuis le début.

RB – Je peux dire que je ne sais faire que ça oui.

PR – Et ça se voit que c’est son endroit. Je la vois arriver sur scène au théâtre et je me dis qu’elle habite là. Quand nos enfants étaient petits, elle pouvait me parler jusqu’à la dernière seconde de choses les concernant, et elle entrait sur scène. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas parler de choses triviales de ce style avant une scène.

RB – Le film m’a aussi redonné foi dans le fait de réinventer une manière de faire le cinéma. On a réussi à faire un objet de cinéma, qui va être montré dans des salles, qui pour l’instant fait rire les gens, tout ça avec trois techniciens, des producteurs qui ont cru en nous sans scénario. Il faut aussi parler de ça. Cela dit, je n’en reviens toujours pas aujourd’hui… !

Comment on s’incarne soi-même ? Romane, vous aviez déjà interprété une version de vous, très fictive bien sûr, dans le film de Maïwenn, Le Bal des actrices.

RB – Oui c’était une sorte de mise en abîme, mais c’était très différent. Avec Maïwenn j’ai accepté de dire des choses qu’on sait du cinéma et de le prendre à mon compte. Mais ce n’était pas spécialement moi. C’était des choses que l’on sait du métier.

PR – En ce qui me concerne j’ai fait le Philippe Rebbot de base, je n’ai jamais cherché à faire quoi que ce soit, je n’avais pas le trac comme habituellement. J’étais chez moi avec des copains, avec Romane qui me rappelait à l’ordre de temps en temps. Romane a plus joué, elle voulait amener de la comédie, elle a fait Jacqueline Maillan. La scène de l’épilation, c’est de la comédie pure. Elle a inventé des choses. Même les enfants s’en rendaient compte : « Mais c’est pas maman ça ».

RB – L’idée était aussi de respecter ce qu’on avait envie d’écrire pour soi. Je n’ai rien imposé à Philippe. Par exemple la séquence chez le psy, Philippe a écrit sa scène et j’ai écrit la mienne. Et Reda [Kateb] est l’ami de Philippe, il a donc écrit les passages avec lui. De mon côté, j’adore les comédies sentimentales et mon rêve était de jouer un personnage comme Bridget Jones, alors j’ai regroupé tout ce qui pouvait être elle, une femme qui se prend des vents, qui tombent sur des tocards. Et ça avait des ressemblances avec ma vraie vie, par des déceptions, par cette quête d’amour. Je voulais qu’il y ait une distance, sans que ce soit gênant pour moi à regarder. Pour vous donner un exemple, j’ai tourné dans le film de mon père C’est beau une ville la nuit qui raconte notre vie, et encore aujourd’hui c’est un film que j’ai extrêmement de mal à regarder. Mon père n’y a mis aucune distance avec notre vraie vie. Je suis très heureuse que ce film existe, mais il reste difficile à regarder pour moi. Là devant L’Amour flou, ce n’est déjà plus moi. Parce que je me suis poussée vers un extrême, j’ai joué avec mes défauts. J’ai accepté de grossir le trait pour en faire une farce. Ce qui n’est pas tout à fait la même manière que Philippe a eu d’écrire son personnage.

PR – J’ai écrit mon personnage par omission. Il manque des choses pour parler de moi complètement, même si tout ce qu’on voit c’est moi. Mais il n’y a pas mon cavalier noir, les moments où je suis vraiment un pauvre type. Mais tout ce qui est là, c’est moi. Je n’ai rien composé, je n’ai rien surjoué. Je n’ai jamais joué. Les scènes d’engueulades, je les connaissais par cœur, les ayant vécues.

L’objet devient un film réel aussi par le décor, et l’utilisation que vous faites de cet appartement assez étonnant, qui donne lieu à plein de situations drôles, il est un peu une scène de théâtre.

RB – C’est vraiment notre appartement ! Vous dîtes que c’est un endroit de théâtre, mais c’est là où on vit depuis un an ! On a tout filmé sur six mois en suivant l’évolution des travaux. Par exemple la scène du trou dans le mur, on m’a appelée un jour en me prévenant que les ouvriers perçaient le mur, j’étais à Annecy en tournée, je ne pouvais pas être là, on a réfléchi, Bertrand notre chef opérateur et Philippe sur le plateau, moi à Annecy en FaceTime, et on a inventé cette séquence.

PR – Cette façon de tourner dit quelque chose sur notre histoire : tout cela est assez ludique, c’est assez maboul de vivre comme ça. On a découvert cette vie avec nos enfants, peut-être qu’à terme ce ne sera pas une bonne idée. A l’époque on ne vivait pas encore dans cet appartement et on a retrouvé des situations qu’on avait écrites sans penser qu’elles arriveraient ! Les doubles dîners se sont produits pour de vrai il n’y a pas longtemps.

RB – C’est un cas unique je crois, la fabrication de ce film.

Combien de temps a duré le tournage dans sa totalité ?

RB – En fait on a tourné une journée avec le chef opérateur et l’ingénieur du son, la première scène où je fais visiter l’appartement à Philippe, parce que les travaux n’avaient pas encore commencé. Il fallait immortaliser ce moment, et on verrait après. Le tournage de cette scène s’est fait un dimanche matin. 48H après, on a trouvé une productrice et un producteur à qui on a raconté l’histoire, et ils ont dit oui. Ça n’arrive pas normalement, ils veulent toujours voir un scénario pour le montrer au CNC. Ça n’est pas arrivé, ils ont tout de suite dit oui. On a tourné 24 jours sur 6 mois, étalés selon l’avancée des travaux.

Merci d’avoir mis Patrick Dewaere dans votre film. Je crois savoir Philippe que vous l’aimez beaucoup.

PR – J’en suis amoureux. En fait, quand j’ai commencé à faire l’acteur, je me suis dit je vais continuer Patrick Dewaere. Toutes proportions gardées bien sûr, je n’ai pas son talent. Mais je me dis « je le représente ». C’est dire : « je suis Patrick Dewaere ». Je fais du cinéma pour parler de Patrick Dewaere. J’ai une moustache, j’ai un peu les mêmes cheveux. Ce mec me fascine. C’est au-delà d’un acteur. Je regarde tous ses films 200 fois. Vous savez, moi je ne sais pas jouer, et avant de tourner une scène, je me dis : comment il aurait fait Patrick Dewaere ? Il aurait fait comme ça, il se serait énervé un peu, il aurait relevé le menton, alors je vais la faire plus comme ça. Je copie. Je fais une pâle copie de Patrick Dewaere. S’il n’avait pas été là, je ne ferai pas l’acteur aujourd’hui.

RB – Intimement c’est comme ça qu’il le ressent, mais en tant que directrice d’acteur, je ne trouve pas que Philippe ne soit qu’une pâle copie de Patrick Dewaere. Il a un jeu très personnel.

PR – Oui mais qui est appuyé là-dessus. J’ai infusé dedans, je connais toutes ses répliques, je sais tout. Et je sais que je rejoue ça tout le temps. Et qu’après on y voit autre chose car en effet je ne suis pas lui, je mesure deux mètres, je n’ai pas les mêmes bras, pas le même physique, on ne se déplace pas pareil.

Pour finir, est-ce-que vous pourriez me dire votre mot préféré du film ? J’en ai relevé plusieurs que l’on peut entendre parfois plusieurs fois au cours du film : désalliance, sas, mur, trou, beauté, la vie c’est pas l’amour, dégommer la faïence, etc…

RB – Je dirais le mot que notre fille Rose a inventé pour nommer notre appartement : le « sépartement ».

PR – Dans tous ceux que tu viens de citer, je dirais « beauté » car c’est le surnom de Romane, c’est elle.

 

Propos recueillis à l’occasion de la présentation du film au Festival du Film d’Angoulême